Voilà trois ans qu’une nouvelle vague de culture populaire est arrivée sur Jérusalem. Ce nouveau concept avait fait de Mahané Yehouda, le marché central de la ville, le dernier lieu branché où marchands, acheteurs et curieux de tous horizons se retrouvaient pour expérimenter cette nouvelle tendance. Beaucoup s’étaient fascinés pour la grande nouveauté : un marché devenu attraction culturelle.Ouri Amedi, à la fois l’homme derrière le concept et le directeur du conseil de quartier de Lev Ha’ir, savait dès le départ que le défi était d’envergure. A peine trois ans après avoir été la scène de terribles attaques terroristes, le shouk a fini par se transformer doucement mais sûrement en lieu de loisirs par excellence. Au programme : shopping, sorties dans des restaurants et cafés à la mode, le tout accompagné de musique et théâtre de rue... le parfait cocktail pour s’amuser. Amedi était certain d’avoir trouvé la formule parfaite pour concilier affaires et loisirs, ainsi que pour remettre Jérusalem au goût du jour auprès des visiteurs tant israéliens qu’étrangers. Beaucoup de médias internationaux - tant d’Amérique du Nord que d’Europe - avaient ainsi adoré le concept et n’avaient pas manqué de le faire savoir à travers des reportages spéciaux de leurs correspondants en Israël. Ce qui avait permis d’éclipser en partie les traditionnelles informations peu flatteuses sur la situation politique et militaire de la région. Avec le succès vint le soutien et l’argent. Personne, y compris ceux opposés en premier lieu au concept, ne voulait être exclu de la grande nouveauté. Parmi les sponsors : la municipalité de Jérusalem, l’Autorité du Développement à Jérusalem, le ministère du Tourisme, ainsi que des fondations privées. L’apogée du succès est venue avec le soutien de la Fondation Shusterman, qui avait inclus les événements du shouk à son prestigieux programme “Saison de la Culture à Jérusalem”. Le point culminant des festivités : le Balabasta, une série bihebdomadaire de spectacles d’extérieur en juillet et août, avec entre autres performances musicales, jonglage, marionnettes ou encore dégustation de nourriture. De quoi encourager la venue de promeneurs à Mahané Yehouda, même s’ils n’avaient pas l’intention d’acheter les produits du shouk. Quand la musique n’adoucit pas toujours les moeurs La première vague d’opposition au Balabasta est venue des représentants haredis au conseil municipal. Ils se faisaient déjà les rapporteurs de plaintes de la part de citoyens de leur circonscription concernant les festivals de musique et de nourriture (y compris non casher) organisés dans la Vieille Ville par la municipalité. Concernant le Balabasta, rabbins et militants haredis se disaient inquiets de “l’inacceptable risque de promiscuité entre hommes et femmes, sans parler de la perte de temps en termes d’étude de la Torah”. Ouri Amedi s’attendait à un retour de bâton, mais avait présupposé que le succès du Balabasta ferait taire les oppositions. Et en effet, de nombreux hommes, femmes et enfants haredis venaient grossir jusqu’au petit matin les rangs du public du Balabasta. Mais c’est après qu’est venu le coup fatal : l’opposition de la part de marchands du shouk. Beaucoup ont affirmé que le projet interférait avec leurs affaires, et que les visiteurs se déplaçaient pour voir les artistes et musiciens, mais n’achetaient pas une miette. Plus de 300 commerçants ont signé une pétition contre le Balabasta, refusant d’accueillir l’événement lors de l’été 2012. Quelque 160 commerçants ont tenté de soutenir le projet en signant une contrepétition, en vain. L’opposition était trop nombreuse et trop forte. A l’heure actuelle, le projet est annulé. Malgré les nombreux efforts de négociation en coulisses, il semblerait que le Balabasta ne soit plus qu’un écho dans les rues de Jérusalem. L’on pourrait expliquer cette disgrâce par les plus basiques lois du marché : les commerçants ont fait le tri entre ce qui est bon pour les affaires et ce qui est nocif. Pourtant, dans ce cas précis, il s’agit en réalité de quelque chose de tout à fait différent. Des batailles féroces bien que silencieuses sont menées depuis des mois entre deux factions de commerçants du shouk : partisans contre opposants à Ouri Amedi. Amedi s’est rendu coupable de quelques erreurs dans sa gestion du conseil de quartier, erreurs auxquelles nombre de commerçants du shouk ne souhaitent pas être associés. Et quoi de plus efficace pour se faire entendre que de mettre à bas le projet central d’Amedi pour le conseil de quartier ? Ce n’est pas tant Amedi qui compte. La vraie question est de savoir si la ville peut apprendre à mettre de côté les intérêts personnels quand le bien-être des citoyens est en jeu. Des centaines de résidents et de visiteurs seront privés cet été de balade à toute heure dans le shouk. Peut-être les commerçants ont-ils raison et que le Balabasta portait réellement préjudice à leurs affaires. Ce qui n’est pas certain en revanche, c’est que cette annulation ne portera pas préjudice à l’image de Jérusalem.