Jadis, il était le visage et la voix d’Israël. Aujourd’hui, Gil Kleiman se remet lentement mais sûrement de son effondrement suite à ses fonctions de porte-parole de la police israélienne, lors de la seconde Intifada de 2000 à 2005.Au cours de ces cinq années, 524 Israéliens ont été tués dans une série d’attentats-suicides palestiniens. Arrivé systématiquement sur les lieux quelques minutes après l’explosion, Kleiman, lui, est toujours bien vivant. Il était l’un des premiers à découvrir la scène et à donner des interviews. Un exercice qui ne l’a pas laissé indemne. Au fil du temps, il a fini par devenir une autre des victimes. Pour avoir développé le syndrome de stress post-traumatique (SSPT). En tant que porte-parole de la police pour la presse étrangère, Kleiman, aujourd’hui âgé de 54 ans, est souvent apparu à la télévision, fournissant détails et analyses de la pire vague d’attentats suicides jamais perpétrée contre l’Etat juif. La période la plus passionnante de sa carrière - et la plus bouleversante. A chaque nouvel attentat, Kleiman, originaire de Brooklyn, consciencieux et soucieux de bien faire son travail, arrêtait tout, sautait dans sa voiture et se précipitait sur les lieux du drame. Parmi les premières personnes interrogées, il délivrait les détails relégués immédiatement par les médias de par le monde. Détachement clinique oblige, il savait que pour gagner la guerre de propagande contre les terroristes suicides palestiniens, il devait gagner du temps d’antenne, et autant que possible. Trop conscient de ce qu’il allait trouver à son arrivée sur le lieu de l’explosion - cadavres, corps en lambeaux, peut-être un terroriste palestinien décapité, des hommes et des femmes grièvement blessés, hurlant de douleur ou à l’agonie, des landaus de poupées, des biberons, bref, le chaos général - Kleiman prenait sur lui. Pourtant il revenait, encore et encore, jusqu’au jour où il a été forcé de reconnaître qu’il en avait trop vu. “Ce que j’ai vu, personne ne doit le voir” D’ordinaire plutôt sociable, parfois émotif, volubile et au bagou facile, Kleiman s’est peu à peu retrouvé la langue liée et l’esprit ailleurs. Anesthésiant ses émotions et convaincu qu’il pouvait faire son travail sans pour autant être psychologiquement atteint, il s’est finalement rendu compte que son engourdissement s’était progressivement transformé en un traumatisme cumulatif, menant à un véritable stress posttraumatique en 2005. “Ce que j’ai vu, personne ne doit le voir”, note Kleiman. “Ce n’était pas naturel.” Avant d’occuper ce poste, il a revêtu plusieurs casquettes au sein de la police israélienne. Depuis 1983, il a successivement officié comme technicien en explosifs, avocat, formateur en sécurité, détective spécialisé dans les homicides et porte-parole de la police. En 1980, il a obtenu un diplôme d’histoire de l’université américaine George Washington, avant d’être diplômé en droit, en 1991, par l’université Bar- Ilan en Israël. Au début, après avoir effectué sa sombre tâche, Kleiman fondait parfois en larmes, mais parvenait à garder son calme, mois après mois. C’est vers le milieu de l’année 2002, période la plus sanglante, qu’il a commencé à avoir du mal à gérer ses émotions. Et à se retrouver de plus en plus déprimé. “Dans les moments les plus difficiles, je m’épanchais auprès d’un ami. Nos conversations me permettaient de recharger mes batteries”, se souvient-il. De quoi permettre au porteparole de la police de tenir deux années de plus. “J’étais au bord de la dépression, mais je réussissais à tenir bon, à faire mon travail”, raconte-t-il, se souvenant de ces jours de tourmente soigneusement dissimulée. Personne ne connaissait son secret. Sauf sa femme, Ilanit, également policière. Puis début 2005, le nombre des attentats- suicides en Israël a commencé à baisser. Du triple au simple. D’un record de 55 en 2002, à 14, trois ans plus tard. C’est là que les défenses de Kleiman ont lâché. Quand, le 25 février 2005, un terroriste palestinien a sauvagement attaqué le Stage Club le long de la promenade de Tel-Aviv. Résultat : cinq morts et 50 blessés. Un agent de police ne doit pas craquer “Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer”, explique Kleiman. Mais un agent de police ne peut se permettre d’avoir une faiblesse psychologique. Alors, par peur de perdre son emploi, Kleiman a dû garder le silence. Jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il était temps d’avoir recours à une aide extérieure professionnelle. Après une consultation avec un officier de la santé mentale et son médecin de famille, Kleiman a enfin compris qu’il n’était plus obligé de taire son mal-être. “Je n’avais pas à avoir honte. Je n’étais pas à blâmer. Je n’avais rien fait de mal”, pointe-t-il. Se remettre d’un SSPT n’est pas chose facile. En mars 2005, Kleiman renoue avec ses fonctions de porte-parole. Mais, encore sous le choc de toutes les scènes d’horreur qu’il avait dû contempler, il ne pouvait se concentrer et absorber ce que les gens lui disaient. Il part en congé maladie. Pour quelques mois seulement, pense-t-il alors naïvement. Mais après ce laps de temps, n’ayant pas complètement récupéré, il découvre à sa grande déception que ses supérieurs l’ont démis de ses fonctions de porte-parole. Kleiman s’est alors juré de revenir à “la normale” - peu importe ce que cela signifiait. Il se souvenait d’une expression que ses amis de Brooklyn utilisaient souvent : “We don’t get even ; we get better.” (Nous ne nous vengeons pas, nous allons mieux.) Pendant près d’un an, Kleiman va se présenter au QG de la Police à Jérusalem, passer quatre à cinq heures derrière son bureau, la porte fermée, et surfer sur Internet. Il avait pour ordre de ne pas utiliser le téléphone et de ne pas faire de travail policier. Sans autre alternative, en février 2006, il prend sa retraite. Il est alors âgé de 47 ans. Pendant son processus de guérison, Kleiman a pu constater à quel point la police israélienne n’était aucunement préparée à gérer les troubles mentaux. Forcé de se tourner vers une aide psychiatrique privée, quelle ne fut pas sa surprise d’entendre un autre porte-parole de la police assurer, sans piper, à des journalistes, que la police avait à sa disposition des psychologues pour les victimes du SSPT - alors que c’était faux. Pour Kleiman, il était difficile de comprendre pourquoi il ne pouvait obtenir l’aide dont il avait besoin. Retour à la normale “La police distribue à ses hommes des gilets pare-balles pour se protéger contre des fragments de métal, mais aucun gilet pare-balles psychologique”, avance Kleiman. A sa retraite, il a été classé ancien combattant invalide, avec les avantages attenants, y compris la prise en charge d’un traitement psychologique pour le SSPT. Il a pu obtenir le diplôme d’instructeur de Tai Chi, art martial chinois, de l’Institut Wingate de Netanya. Il a alors commencé à enseigner la discipline à des étudiants et anciens combattants traumatisés, mais ces derniers affichaient un manque d’enthousiasme flagrant. Puis, en 2008, il a monté une société internationale de conseil en sécurité avec un ami proche, Mardochée Dzikansky, ancien détective du NYPD (police new-yorkaise). Les deux hommes qui avaient collaboré par le passé sur l’analyse des attentats suicides palestiniens en Israël, dispensent dorénavant des cours à des corps juridiques, des universités, des think tanks et des universités, à qui ils font profiter de leur savoir en contre-terrorisme. Désireux de faire profiter de son expérience sur les attentats suicides de façon académique, Kleiman a publié un livre de référence en 2011, sur la défense contre les attentats suicides. Aujourd’hui, il poursuit son travail de formateur-conseil : il enseigne aux premiers interviewés lors d’incendies comment réagir en cas d’attaque terroriste sur le sol américain. Il est également consultant pour le ministère de la Sécurité intérieure, et endosse à nouveau le costume de porte-parole ponctuellement, pour des incidents particulièrement sensibles. Si Kleiman sait qu’il a payé un prix élevé pour être le visage public d’Israël dans ses années les plus difficiles, il garde un chaleureux souvenir de ses 23 ans de service. “Aujourd’hui, je suis complètement rétabli. Je suis en meilleure santé qu’avant. Pendant des années, mon métier n’était pas normal. Aujourd’hui je me sens normal.”