Le 8 février dernier, les résidents du quartier de Kiryat Yovel de la capitale s’éveillent avec une plaisanterie de mauvais goût pour certains, une grave ignominie pour d’autres. Sur quatre murs du quartier, des affiches de femmes nues, copies de célèbres peintures de la Renaissance, délibérément collées sur des immeubles habités par des familles haredi.Interrogé par un correspondant de presse locale, Shai (pseudonyme) déclare sans ambages qu’il s’agit là de l’oeuvre de ses acolytes de la patrouille “Libérez Jérusalem”, qui souhaite maintenir le quartier complètement laïc. “Nous l’avons fait pour que les haredim se sauvent d’ici comme des cafards devant une bombe anti-moustiques”, a-t-il ajouté.Aucun incident de ce type n’a eu lieu depuis lors, et pour cause, de par son extrémisme, l’initiative a même provoqué l’ire des activistes qui luttent contre l’hégémonie haredi dans le quartier. Beaucoup d’entre eux, euxmêmes religieux, se sont sentis personnellement offensés. Mais pour autant, le sentiment général, selon lequel Kiryat Yovel serait devenu un champ de bataille entre les résidents haredim et non-haredim, est loin de s’être estompé.Quelque 22 000 personnes, nées en Israël pour la plupart et un grand nombre issues de l’ancienne Union soviétique, peuplent le quartier sud-ouest de Jérusalem. Fondé en 1950 sur les terres du Keren Kayemeth LeIsrael (Fonds national juif) et les ruines du village palestinien Beit Mazmil (les vétérans du quartier l’appellent encore ainsi), Kiryat Yovel est une zone hétéroclite et hétérogène, où les villas luxueuses côtoient des shikounim délabrés. Ces dernières années, de par sa proximité avec les quartiers à forte population haredi comme Beit Vegan et Har Nof et ses logements bon marché, il est devenu le choix privilégié des jeunes familles ultra-orthodoxes. Au fil des ans, surtout au cours de la dernière décennie, le savant mélange d’immigrants traditionnels d’Afrique du Nord et d’Europe de l’Est (principalement de Roumanie) a évolué. Aujourd’hui, les haredim représentent la majorité des habitants du quartier (si l’on inclut Beit Vegan, qui faisait partie du conseil de Kiryat Yovel jusqu’au mois dernier). Toutefois, le phénomène ne saute pas aux yeux sur le terrain ; les résidents ultra-orthodoxes sont dispersés dans tout le quartier, très étendu. Ainsi, bon nombre de résidents d’origine n’ont pas encore pris conscience des changements démographiques qui se sont emparés de Kiryat Yovel.Guerre du erouv et autres bataillesRécemment, le fossé entre les deux communautés s’est encore creusé, avec la décision, promue par le maire Nir Barkat d’établir un conseil local distinct pour la zone de Beit Vegan, qui servira exclusivement la communauté ultra-orthodoxe. Lors de la réunion consacrée à délimiter la zone du nouveau conseil, la fonctionnaire Rachel Azaria a découvert que deux prestigieux lycées, nonharedis, y étaient “incidemment” inclus. La session s’est alors transformée en bataille féroce entre les haredim et les non-haredim, l’adjoint au maire Itzhak Pindrus en digne représentant des premiers. Quelques semaines plus tard, il semble toujours bouleversé. Sans surprise, chaque partie estime qu’elle subit les attaques de l’autre pour des motifs fallacieux.Mais au contraire des nombreuses voix qui n’hésitent pas à s’élever côté non-haredi, les haredim se sont abstenus de faire des déclarations, en particulier à la presse, pour laisser la responsabilité de la parole à Pindrus. Au cours des dernières années, de nombreux incidents ont déjà soulevé des tensions, car le quartier a subi une mutation évidente : les jardins d’enfants laïcs deviennent haredi, les piscines (quatre dans le quartier) affichent désormais des horaires séparés pour hommes et femmes, les événements culturels du vendredi soir, organisés par le centre communautaire, dérangent les résidents ultra-orthodoxes, quelques tentatives ont été faites pour imposer une ségrégation des sexes dans les supermarchés et les centres médicaux, et des synagogues non autorisées dans des appartements privés ont poussé comme des champignons. On a même relevé des cas de jets de pierres le Shabbat et des remarques désobligeantes de résidents ultra-orthodoxes sur l’habillement des laïcs. Autre épisode qui atteste de la mésentente : la guerre du erouv, un fil de délimitation qui encercle le quartier et permet ainsi aux religieux de porter une charge le Shabbat. A peine les cordons installés - sans permis - les militants laïcs les taillaient aussitôt – tout aussi illégalement. Bien sûr, tous les résidents de Kiryat Yovel n’éprouvent pas le même degré de colère ou de méfiance à l’égard de la communauté ultra-orthodoxe. “Ce n’est pas comme si nous complotions de nous emparer du quartier”, explique Sarah Berman, mère de trois enfants, la vingtaine avancée, dont le mari étudie dans une yeshiva de Beit Vegan. “Mes beaux-parents vivent à Beit Vegan, mais c’est moins cher d’acheter un appartement à Kiryat Yovel qui se trouve à proximité.” Avec un sourire ironique, elle ajoute : “Nous ne faisons pas partie d’une conspiration. Nous sommes juste une famille qui doit bien vivre quelque part. “ Ecole orthodoxe dans rue laïqueEsti Kirmayer, jeune trentenaire mariée et mère de deux enfants, réside à Kiryat Yovel depuis huit ans. Cette secrétaire du Parti travailliste pour le district de Jérusalem ne cautionne pas l’activisme extrémiste laïc du quartier. Même si certaines choses la gênent vraiment, elle et ses voisins. “J’ai subi de désagréables menaces par téléphone, tard dans la nuit, comme ‘Tu vas mourir’”, se souvient- elle. “J’ai essuyé des remarques sur la façon dont je m’habille. Je portais un pantalon et une chemise sans manches quand quelqu’un s’est approché de moi et m’a jeté à la figure un ‘va t’habiller’Et je ne ce genre de désagréments plus d’une fois.” Et d’ajouter que les tensions ont augmenté, en particulier avec le lancement de la campagne des dernières élections municipales, en 2008 : “Nous avons remarqué beaucoup plus de réflexions, même à des petits enfants, comme ‘Ne monte pas sur une bicyclette le jour du Shabbat’. “ Mais le point de non-retour semble avoir été atteint, un jeudi matin d’août de cette année électorale, quand des employés municipaux ont installé deux caravanes dans le jardin public de la rue Warburg. Là, précisément, où les résidents laïcs organisaient leurs événements culturels en plein air, les vendredis, y compris le soir.“Au début, certains ont pensé que la municipalité nous faisait une bonne surprise pour embellir le jardin, mais bientôt nous avons réalisé qu’il s’agissait de quelque chose d’autre”, se souvient Kirmayer. Et ce quelque chose, était le fruit de la décision personnelle de l’adjoint au maire d’alors. Yehoshoua Pollak avait décidé d’installer à cet endroit précis une nouvelle école maternelle haredi, au coeur de cette rue complètement laïque. En deux jours, un premier groupe de non-religieux s’organisaient pour lutter contre cette décision, que certains considéraient comme rien de moins qu’une déclaration de guerre. Ils ont décidé de construire une grande soucca sur le terrain de jeu - le Shabbat - et d’y tenir un sitting de protestation jusqu’à ce que les tracteurs viennent installer les caravanes. En cette période électorale de 2008, fait remarquer Kirmayer, les partis progressistes comme Hitorerout B’yeroushalayim (Réveil à Jérusalem), Yeroushalmim (Hiérosolomytains) et Rouah Hadasha (Nouvel esprit) existaient déjà. “Et, par conséquent, de nombreux résidents laïcs ont préféré se battre, [contrairement à] la réaction habituelle de ne rien faire, plier bagages et quitter Jérusalem qui avait prévalu jusque-là”, explique-t-elle.Un nouveau maire, et alors ?L’affaire constituera un tournant pour les résidents laïcs - et la plupart des religieux du camp nationaliste - qui ne souhaitent pas vivre dans un quartier ultra-orthodoxe. Pour beaucoup, quelque chose pouvait et devait être fait, les jours de mutisme étaient révolus. Moins de trois mois plus tard, Barkat battait le candidat haredi Meïr Porush aux élections municipales, et beaucoup pressentaient l’avènement d’une nouvelle ère. Mais la situation sur le terrain était plus complexe.“Evidemment, on s’attendait à ce que les choses changent, mais de nombreux résidents - à Kiryat Yovel en particulier, mais pas uniquement - n’admettent pas ou ne veulent pas comprendre qu’en politique, il existe un fossé entre ce que nous voulons et ce que nous pouvons accomplir”, explique un haut fonctionnaire de Kikar Safra, qui a longtemps oeuvré pour réconcilier les deux populations.A l’heure actuelle, le quartier compte quelque 800 familles ultra-orthodoxes, comparé à 400 il y a six ans. La rue Zangwill est totalement haredi. Environ la moitié de l’artère Stern aussi, idem pour les rues Olswanger et Brazil. Mais le reste des familles ultra-orthodoxes sont dispersées dans le quartier, et ce n’est que lors du Shabat ou des jours de fête, dans les synagogues ou les terrains de jeux, qu’on peut évaluer leur nombre.“Les laïcs de Kiryat Yovel parlent et agissent comme s’ils étaient une majorité importunée par une minorité qu’ils ne désirent pas avoir dans leurs pattes”, affirme Pindrus. “Ils oublient ou ignorent le fait que nous sommes la majorité et non eux, et je pense qu’il est grand temps qu’ils s’en rendent compte.” Pendant ce temps, certaines décisions du maire tendent à faciliter la vie du camp non-haredi. Kirmayer mentionne par exemple la volonté de créer à Kiryat Yovel une succursale de la Yeshiva laïque de Jérusalem - une institution où hommes et femmes non pratiquants, d’une vingtaine d’années, étudient les textes juifs, sous un angle pluraliste - et celle de scinder les conseils du quartier. Des mesures en faveur de la population non-haredi, estime la jeune femme. Les habitants ont mûriToutefois, selon Pindrus, les choses ne sont pas si simples. Il revendique, en tant que représentant de la communauté ultra-orthodoxe, avoir respecté les règles du jeu de la démocratie, mais avoir perdu face à une situation totalement injuste. “Nous sommes la majorité. Je le répète sans arrêt, et ils ne veulent pas écouter. En tant que représentant de la majorité haredi dans ce quartier ultra-orthodoxe, j’ai accepté de renoncer à mon droit légitime d’organiser des élections pour Youvalim [le conseil du quartier de Kiryat Yovel et le centre communautaire] qui représente tout le district [y compris Beit Vegan et Givat Ha’antenna], où nous aurions gagné la majorité des sièges au conseil d’administration, et pourtant nous avons décidé de limiter la zone haredi à Beit Vegan et Guivat Ha’antenna - mais je suis toujours le méchant ! Je suis toujours considéré comme la minorité qui menace les laïcs.”Azaria sourit ironiquement devant les plaintes de Pindrus. “Pindrus oublie de mentionner qu’il a essayé d’ouvrir un Talmud Torah [une école primaire haredi pour les garçons] dans le quartier, au beau milieu d’une population non-haredi. Il a essayé et échoué. Donc, il est clair que c’est un jeu, dont les règles sont à redéfinir à chaque fois, et où les limites sont repoussées - pour tester si nous sommes sur nos gardes ou si nous nous sommes endormis.”Toutefois, elle ajoute qu’il y a des aspects positifs qui ne doivent pas être négligés. “Je pense que dans le cas particulier de Kiryat Yovel, nous avons tous appris une leçon. Jérusalem et ses résidents ont mûri. Une telle situation, il n’y a pas si longtemps, aurait fini avec des dizaines de familles non-haredi pliant bagages et quittant le quartier, et sans doute la ville. Au lieu de cela, les habitants se sont organisés et ont riposté. Mais plus encore, en dehors de quelques radicaux très rares, tout a été fait sans démonstration de haine envers les haredim. “ Un des fronts de la batailleApparemment, poursuit-elle, une partie de ce qui s’est passé à Kiryat Yovel était prévisible, et l’engagement de la ville à maintenir l’équilibre haredi-laïcs faisait partie de l’accord de coalition signé par Barkat avec Yeroushalmim, après les élections. Selon Azaria, Barkat savait déjà, en formant sa coalition, que ce quartier allait devenir un des fronts de la bataille haredi/non-haredi de la ville.“Nous avons convenu qu’il n’y aurait pas d’institutions d’enseignement ultra-orthodoxes dans le quartier”, explique Azaria, “alors quand nous avons découvert que Pindrus essayait d’ouvrir un Talmud Torah, nous nous y sommes immédiatement opposés. C’était un cas de plus [pour tester nos limites], et nous étions prêts. “ Seul sujet encore en suspens : la question des lycées Boyer (laïc) et Himmelfarb (religieux), qui, pour des raisons géographiques, se sont retrouvés sous la juridiction du nouveau conseil ultra-orthodoxe de Beit Vegan et Givat Ha’antenna.Pour la plupart des résidents non-haredi, il ne s’agit pas d’une erreur innocente. Ils ont immédiatement accusé Pindrus d’essayer de “voler” un territoire qui n’appartient pas à sa circonscription. Il y a quatre ans, les membres ultra-orthodoxes du conseil municipal avaient tenté d’acquérir le terrain de l’école Boyer pour des besoins institutionnels. Et les laïcs redoutent aujourd’hui que l’inclusion de l’école dans le conseil de Beit Vegan ne leur permette de mener leur plan à exécution. Quant à l’école Himmelfarb, certains craignent qu’une fois hors de la zone de Kiryat Yovel, les haredim voudront la transférer ailleurs, afin de récupérer le bâtiment et ses installations. Kiryat Yovel, un précédent ? Sur cette question, Pindrus semble exaspéré. “Je ne comprends pas, vraiment,” dit-il, sans tenter de dissimuler sa colère. “Je le répète, ai-je demandé une scission des conseils ? Non, cela m’a été imposé, par les chevaliers de la démocratie, qui ne voulaient pas prendre le risque de voir comment, via des élections libres, nous, la majorité haredi, gagnerions le conseil du quartier entier et commencerions, pour changer, à nous octroyer les services qui nous reviennent et que nous n’obtenons pas.” Et d’ajouter que les besoins de sa communauté sont grands, et que, malgré toutes les plaintes du secteur nonharedi, les orthodoxes sont loin d’obtenir ce à quoi ils ont droit, en tant que résidents de la ville, en termes de logement, d’établissements scolaires et de services communautaires. “En tout cas, je n’ai jamais demandé [que les bâtiments soient dans une zone ultra-orthodoxe],” se défend-il. “C’est le fruit de la réalité sur le terrain et de la décision de scinder le conseil. Je ne suis pas le seul à blâmer.”Azaria admet que la scission du quartier en deux conseils distincts n’était pas la meilleure solution, notant que ces dernières années, la politique de la municipalité était au contraire de fusionner les conseils des quartiers avoisinants. Pour le moment, ajoute-t-elle, le nouveau conseil haredi ne dispose même pas de budget ou de toute source de revenu (le conseil de Youvalim est le plus riche de la ville et bénéficie du plus haut revenu, grâce à ses piscines et ses installations sportives).“Alors dites-moi, comment vont-ils financer leurs activités ? D’où viendra l’argent ? Les résidents ont droit à une réponse claire”, observe-t-elle. Kirmayer et beaucoup d’autres membres de la communauté non-haredi l’affirment : Kiryat Yovel servira de précédent pour tous les quartiers de la ville. “Une chose est sûre,” note Azaria. “Les haredim comprennent déjà qu’ici, à Kiryat Yovel, ils ne gagneront pas aussi facilement qu’à Ramat Eshkol [quartier nord-est de Jérusalem].”Ce qui différencie Kiryat Yovel des autres quartiers aux tensions semblables, c’est qu’il renferme une petite communauté de personnes dévouées, orthodoxes à tous les niveaux, sauf devant l’hégémonie de leurs semblables. “J’en connais un certain nombre, ils me parlent plus facilement, parce que je suis pratiquante”, explique Azaria. “Ils ne veulent pas vivre avec des haredim. Certes, ils ont un mode de vie religieux strict et privé, mais ils préfèrent vivre dans une communauté non-haredi. Ce sont eux qui ont donné aux gens comme moi la force de ne pas céder.”