Israël : 5 millions de Juifs et 1,5 million de citoyens arabes. Ces derniers sont fréquemment confrontés à des difficultés économiques de grande ampleur, avec notamment un taux record de chômage. Ils vivent souvent, à l’instar des haredim et des bédouins, sous le seuil de pauvreté. Cette réalité est complexe.A la Knesset, les violences verbales entre les députés arabes et ceux d’Israël Beiteinou deviennent quasiment un sport national. Les factions ont presque perdu espoir quant à la possibilité d’atténuer leurs rivalités. Mais tandis que les débats parlementaires se radicalisent, une petite révolution économique, inspirée par le gouvernement lui-même, est en train de prendre place. Février 2007. Le Premier ministre Olmert annonce l’établissement d’une Autorité économique chargée du développement des secteurs arabe, druze et circassien afin de coordonner l’action gouvernementale en leur faveur. Objectif : “maximaliser le potentiel économique” de ces communautés. Tous les moyens sont alors bons : stimulation de l’emploi et opportunités de carrières ; mise en valeur des PME locales, amélioration des axes routiers, construction de nouveaux logements et de complexes industriels pour les citoyens arabes. Mars 2010. Le gouvernement approuve la “décision 1 539” qui consiste à débloquer un budget de 778 millions de shekels sur cinq ans pour le développement de 13 villes et villages, majoritairement peuplés d’Arabes, à travers tout le pays. Parmi les exemples d’utilisation de ces fonds structurels : un centre de proximité pour l’emploi à Tira, bourgade de 22 000 habitants en plein coeur de la région de Sharon, tout près de Kfar Saba. L’établissement est un projet pilote, le premier des 22 prévus dans tout Israël. Il propose des cours d’hébreu, d’anglais, d’informatique, et distille des conseils pour la rédaction de CV et les entretiens d’embauche. Ces cycles de formation s’avèrent particulièrement utiles pour les femmes arabes, comme l’explique Nibras Taha, directeur de l’office. “Depuis une vingtaine d’années, la société arabe connaît d’incroyables mutations”, explique-t-il. “Le travail des femmes n’est désormais plus tabou, même au sein des familles traditionnelles. Les réalités économiques d’Israël sont telles que les deux époux doivent travailler”. Tordre le cou aux discriminations Malgré les tendances encourageantes, le défi reste de taille. Si les efforts pour offrir des opportunités économiques constituent un pas en avant, certaines difficultés persistent. Un rapport gouvernemental publié le 10 juin dernier chiffre les inégalités des différentes minorités en Israël. Et avec un chômage de 19 %, soit 9 points de plus que celui de la majorité juive du pays, les universitaires arabes israéliens ont du souci à se faire. A y regarder de plus près, il apparaît même que l’enseignement acquis durant les études n’est que rarement mis à profit : seul 1,3 % des Arabes israéliens qui ont étudié les nouvelles technologies travaillent véritablement dans ce secteur, tandis que 50 % se recyclent dans l’enseignement. L’épais document indique également de criantes inégalités de salaires : en moyenne 7 255 shekels dans le secteur arabe, contre 12 120 dans le secteur juif. Mais le plus choquant reste les discriminations à ciel ouvert. 22 % des employeurs avouent ressentir un certain a priori à l’encontre des candidats arabes. Un comportement regrettable qui nie au potentiel du secteur. D’autant plus que 94 % des employeurs de non- Juifs se disent satisfaits et prêts à poursuivre dans ce sens. “En Israël, il n’y a pas la place pour une quelconque discrimination”, tonne Binyamin Netanyahou à la vue de ces données. Et le Premier ministre d’appeler les Juifs à montrer un exemple de tolérance. “L’égalité est un principe qui nous est cher. Le secteur arabe a un potentiel de croissance essentiel à l’économie israélienne. Nous devons créer des conditions qui facilitent l’intégration complète des universitaires du secteur arabe sur le marché du travail. Tout le monde en sortira gagnant, Juifs comme Arabes israéliens.” L’obstacle serait donc d’ordre émotionnel ? Au cours d’une conférence de presse, certains journalistes ont interrogé le maire de Tira, Mamoun Abd Alhai, quant à la création d’un “service national communautaire” de deux ans, obligatoire pour tous les jeunes Arabes israéliens, en lieu et place du service militaire. La réponse du maire est vague et mitigée. S’il est conscient des bonnes intentions d’un tel projet, il préférerait que ce “service national” de remplacement soit mis en place, non pas par le ministère de la Défense, mais par le ministère de l’Education ou du Bien être et des services sociaux. Pour Abd Alhai, “tant que ces programmes seront liés à Tsahal et au ministère de la Défense, les jeunes Arabes israéliens seront toujours confrontés à un dilemme. Ils se montreront réticents à tout service tant que le processus de paix israélo-palestinien ne sera pas résolu”. Un shekel aujourd’hui, un autre demain Certains estiment cependant que l’approche du Premier ministre est la bonne : des “petits pas” constants, fondés uniquement sur les progrès économiques. Certes le problème politique resterait non résolu, mais au moins l’économie du pays en profiterait. Ibrahim Habib est directeur régional au sein de l’Autorité économique, chargée du développement du secteur arabe. Selon lui, ce n’est pas aux politiques de s’assurer que les subsides gouvernementaux sont bien distribués, mais aux responsables économiques. Forts de l’appui du Premier ministre, ils pourraient alors légitimement influencer les redistributions équitables. “Pour l’heure, le secteur arabe ne reçoit pas suffisamment d’aides financières du gouvernement. Mais il vaut mieux recevoir un shekel maintenant, et un shekel un peu plus tard, que de tout rejeter en bloc, comme l’ont fait les membres des principaux partis arabes dans le passé”. Habib est Arabe chrétien. Et il ne manque pas de témoigner de la déception de la communauté du pays quant aux partis arabes représentés à la Knesset. “Lorsqu’une délégation de six députés s’est rendue en Libye en avril 2010 à la rencontre de Mouammar Kadhafi, par exemple, les gens ont commencé à se poser des questions”, explique Habib. “Comment ceux censés nous représenter à la Knesset peuvent-ils en même temps soutenir un tel dictateur ? Vivent-ils dans le même monde que nous ?” Et d’ajouter que même la population musulmane d’Israël commencera à approuver peu à peu les idéaux sionistes. Même si pour l’heure ils ne l’admettent pas. Les professionnels qui travaillent dans l’administration tels qu’Habib oeuvrent en vue de projets concrets, qui permettront de réels progrès pour leur communauté. Ils s’opposent à la politique politicienne et privilégient au contraire d’indispensables conseils de spécialistes économiques. Au niveau local, les hommes politiques sont davantage au contact des réalités et font eux aussi souvent fi des divisions partisanes. Habib se considère lui-même comme politiquement “atzmai” : indépendant. - Avec Jan Koscinski