Une vie insupportable

La majorité des 50 000 Juifs du Yémen a émigré en Israël en 1948. Aujourd’hui, ceux restés sur place vivent dans une peur constante et cherchent à partir pour de bon.

0602JFR16 521 (photo credit: DR)
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La communauté juive du Yémen, déjà réduite, essentiellement située dans lenord-ouest de la province d’Ammran est désormais menacée de disparition. LesJuifs continuent de partir à cause des brimades croissantes, des persécutionset du manque de sécurité.

Sur les centaines de familles qui habitaient autrefois la ville de Raida dansla province d’Ammran, à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de lacapitale Sanaa, seules quatre sont restées. Plusieurs membres vivent déjà endehors du pays, principalement aux Etats-Unis et en Israël, et beaucoup de ceuxqui vivent encore au Yémen pensent, eux aussi, à plier bagages. Selon SuleimanYahya, 45 ans, rabbin de cette communauté qui reste encore la plus grande duYémen, le nombre total de Juifs à Raida ne dépasse pas la centaine.

Le seul autre groupe juif de ce pays pauvre compte 56 personnes (selon leurrabbin Yahya Yusif Mosa). Ils habitent dans le quartier résidentiel protégé deSanaa, où ils se sont installés en 2007, à cause du mouvement Houthi soutenupar l’Iran, qui les avait forcés à quitter leur maison.

Les deux communautés juives sont rarement en contact sauf à l’occasiond’événements spéciaux ou de mariages.

Yahya arbore les vêtements traditionnels yéménites dont une thawb (longue robeblanche), un manteau et un foulard noué autour de sa tête. Il mâche continuellementdes feuilles de qat, plante narcotique consommée journellement par plus de lamoitié des Yéménites. La seule chose qui l’identifie comme juif sont sespapillotes bouclées. La maison de deux étages de Yahya, où son père dequatre-vingts ans, forgeron, vit aussi, est entourée par les demeures de sesfrères.

Mon fils étudie à… New York… 

Au départ, il se montre un peu réticent à parler,mais comme tout Yéménite qui se respecte, il ne peut pas ne pas faire preuved’hospitalité. Il est assis seul, dans son salon simplement meublé. Dans cetterégion si éloignée de tout, il y a un mini-ordinateur portable connecté àInternet, à ses côtés un vieux dictionnaire arabe-anglais abîmé et sur lapetite table placée juste devant lui, deux sacs remplis de feuilles de qat.

Sur le mur : un poster d’un chanteur israélien d’origine yéménite. L’ordinateurportable est son principal moyen de communication avec cinq de ses neuf enfantset les autres membres de la famille qui habitent hors du Yémen. Après unéchange de politesses qui dure un petit moment, il finit par entrer dans le vifdu sujet : « J’ai trois fils qui étudient hors du Yémen. L’un est à New York,le second dans le Michigan ».

Et après une petite pause, il reprend hésitant : « le troisième étudie… euh… à…à… New York », lâche-t-il finalement, pour ne pas avoir à dire Israël. Ilcraint que cela ne se sache et qu’il ait des ennuis avec ses voisins, quivoient Israël comme un Etat occupant. Enfin, continue-t-il : « deux de mesfilles ont immigré aux Etats-Unis après s’être mariées ».

Bien qu’il insiste sur le fait qu’aucun de ses enfants ne vive en Israël, iladmet que beaucoup de juifs yéménites, dont des membres de sa famille, sontpartis là-bas, où, d’après lui, les conditions de vie sont bien meilleures.D’ailleurs, il n’y a pratiquement pas de Juifs âgés de 16 à 30 ans au Yémen,tous vont étudier à l’étranger.

Yahya travaille comme professeur dans une petite école établie par lacommunauté juive. Mais il ajoute être une exception. Presque aucun Juif netravaille. Ils vivent d’allocations versées par le gouvernement et de l’argentenvoyé par leur famille.

Tendance au repli 

Sur ce point, Abdul-Atif al-Madhabi, un activiste pour lesdroits de l’homme, spécialiste de la communauté juive, a une explication : « Sipresque tous les Juifs du Yémen ne travaillent plus, c’est que d’autres ontcommencé à apprendre leurs métiers (orfèvrerie, charpenterie, marchand debestiaux).

Les clients préfèrent alors traiter avec leurs concurrents musulmans en qui ilsont davantage confiance. De plus, les Juifs reçoivent de l’argent de leurfamille à l’étranger, donc ils n’ont pas besoin de travailler. Enfin, le manquede sécurité est un facteur non négligeable. » Récemment, la plupart des Juifsont effectivement commencé à s’isoler en raison des agressions et desharcèlements de la société tribale qui les entoure. Yahya le confirme : « Il ya quelques mois, après le cambriolage de ma maison, j’ai arrêté de rendrevisite à mes voisins. Je n’ai plus participé aux soirées où l’on consommaitensemble du qat et je ne reçois plus chez moi. Ce vol s’est déroulé alors queje n’étais pas à Raida. Les voleurs sont entrés chez moi tard la nuit et m’ontdérobé 32 millions de riyals (presque 150 000 dollars).

La somme était composée d’or et d’argent liquide, dont la moitié était destinéeaux familles qui ont déjà quitté le Yémen. » Madhabi, lui, voit un phénomènequi va bien au-delà des vols. « En 2008, l’assassinat d’un Juif à Ammarn par unpilote a provoqué le départ de dizaines de familles et poussé beaucoup d’autresà s’isoler, par insécurité. Et un autre événement est également survenu : unejeune fille juive s’est enfuie avec un Musulman avant de se convertir à l’Islamet de l’épouser. » Un scandale, une honte, pour les Juifs du Yémen, expliqueMadhabi. Pour toutes les autres tribus ou familles, elle avait jeté l’opprobresur sa communauté, intensifiant encore davantage sa tendance au repli.

« Une affaire entre Dieu et soi » 

Yahya décrit l’école juive de Raida où ilenseigne : « Les disciplines dispensées sont l’hébreu, le judaïsme et lesmathématiques. Il n’y a ni cours d’anglais, ni aucune autre matièresupplémentaire. Quant à l’hébreu, si les Juifs yéménites peuvent le parlersommairement, ils ne comprennent pas les mots plus modernes comme ceux desappareils électroniques.

Il n’y a pas différents niveaux au sein de l’école, d’ailleurs presque tous lesélèves, à l’âge de 14 ou 15 ans, vont finir leurs cursus à l’étranger. Lesenfants commencent l’apprentissage de l’hébreu et des matières juives trèsjeunes, parfois dès quatre ans, selon les capacités de chacun. Si certains ontdes difficultés, ils apprennent vers six, sept ans. » Quand on lui demandecomment, après cette éducation succincte, les enfants yéménites arrivent à êtrereçus dans les écoles américaines ou israéliennes, Yahya répond qu’ils ne sontacceptés que dans les écoles juives.

Jusqu’à récemment, les filles juives n’étudiaient pas du tout.

Yahya souligne son apport : « J’ai donné l’exemple quand j’ai moi-même enseignéà ma fille. Elle était la première fille de la communauté juive à étudier.Après avoir fait fait ses preuves en hébreu et en études juives, elle estdevenue la professeure des filles. » Après l’école, Yahya nous décrit lasynagogue : « Il n’y en a qu’une. Les Juifs s’y réunissent pour le Shabbat etles fêtes. Pour les prières quotidiennes, celles du matin et du soir, chacunprie seul parce qu’à cause de l’exode, il n’y a pas assez d’hommes pourconstituer un minyan (c’est-àdire une assemblée de 10 hommes, nécessaire à uneprière collective.) Contrairement aux synagogues en Israël ou dans d’autrespays, il n’y a pas d’espace séparé, réservé aux femmes. Elles ne se joignentdonc pas aux hommes dans les prières, puisque hommes et femmes ne peuvent prierensemble dans le judaïsme. » Comme rabbin de cette petite communauté, Yahya estaussi responsable de régler les conflits entre les membres de la communauté, decélébrer les mariages, d’enseigner le judaïsme et de pratiquer l’abattagerituel selon les lois de la cacherout. Il ajoute que les Juifs restent fidèlesaux enseignements religieux dont les lois de cacherout, quant au reste, « c’estune affaire entre Dieu et soi ».

Agressions en tout temps 

Yahya poursuit le portrait de sa communauté et dujudaïsme yéménite. Les Juifs du pays partagent les mêmes traditions et coutumesque leurs voisins musulmans, explique-t-il.

Par exemple, les femmes – juives ou musulmanes – ne se montrent pas aux hommesqui leur sont étrangers. Les fillettes, dès l’âge de 10 ans, sont souvent couvertesen noir de la tête aux pieds, et porte un voile sur le visage. Comme pour leconfirmer, les jeunes filles rencontrées dans les rues fuiront toutes lacaméra.

A l’école, seules les femmes peuvent enseigner aux filles dans des classesséparées. « D’après le judaïsme, il est interdit aux hommes et aux femmes de semélanger. Non seulement, ils ne doivent pas se serrer la main, mais ils nedoivent pas être en contact du tout », précise Yahya.

Et de revenir aussi sur les contacts qu’entretient sa communauté avec leurentourage. Il rappelle que les Juifs yéménites se plaignent d’unediscrimination et d’un harcèlement croissant de la part de la société tribalequi les entoure. Yahya témoigne : « Où que l’on aille, on nous traite de “Juif”ou de “sioniste”. Parfois des enfants lancent des pierres sur nos maisons etles adultes s’en prennent aux femmes juives. » Une situation qu’il attribue auconflit israélo-palestinien.

« Dans le passé, les Juifs étaient pris pour cible en temps de guerre, et celacessait dès la fin du conflit. Aujourd’hui, même en période de calme, il y atoutes sortes d’agressions. Nous n’avons rien à voir avec le sionismeisraélien. D’ailleurs, en Israël, il y a des Musulmans qui vivent en paix avecles Juifs. » Pour éviter les problèmes, les Juifs yéménites contraignent leursenfants à ne jouer qu’avec ceux de voisins qu’ils connaissent. « Ainsi s’il y aune quelconque dispute entre les enfants, cela ne dégénérera pas en un conflitplus grave entre parents », explique Yahya.

« Vivre ici est devenu insupportable » 

Les Juifs vont parfois se plaindre ouchercher un arbitrage auprès des chefs de tribu. « Nous vivons dans des régionstribales qui sont souvent plus fortes que le gouvernement », poursuit Yahya.Pour preuve, le Président du Yémen Abd Rabbuh Mansur Hadi a certes demandé à lacommunauté juive de participer à la conférence nationale de dialogue, dont latâche consiste à formuler une constitution. Mais dans les faits, cela ne semblepas changer grand-chose.

Ainsi, les Juifs recherchent parfois justice auprès des sheiks, confirme Yahya.Et de mentionner Mujahid Abu Shawarbn, un ancien chef de tribu : « Il étaittrès gentil avec notre communauté. Toujours de notre côté, il faisait attentionà ce que personne ne nous fasse du mal. Mais aujourd’hui, ni les leadersactuels, ni le gouvernement, n’arrivent à enrayer les injustices que noussubissons. » Yahya évoque alors un événement récent. « La semaine dernière, unvoleur armé d’une mitraillette a tenté de cambrioler la maison de Dawd Yahya,un Juif de 52 ans.

Dawd, lui-même armé, a réussi à déjouer la tentative. » Yahya suggère d’allerl’interviewer.

Nous rendons visite à Dawd. Mais à notre grand regret, c’est un policier encivil qui parlera à sa place. Selon lui, la police fait tout ce qu’il faut pourprotéger les Juifs. Et d’insister pour que Dawd l’approuve. Ce dernier hocherabien la tête chaque fois que l’officier lui demandera son approbation, mais sonvisage exprimait une version différente.

« Vivre ici est devenu insupportable », confirme Yahya, « la plupart des Juifsencore sur place n’attendent qu’une chose : vendre leur propriété et quitter leYémen pour toujours.

Malgré mon amour pour mon pays, c’est aussi ce que je me destine à faire. J’aimis ma maison en vente. Dès qu’elle sera vendue, je partirai avec ma famille.Ces 20 derniers mois, cinq familles ont émigré. Dans quelques années, il n’yaura probablement plus de Juifs au Yémen. » Puis Yahya revient à la situationprésente et à la peur ambiante au sein de la communauté. Il nous demande denous en tenir à ses propos et de ne rien ajouter, car sinon « cela ne feraitqu’augmenter les agressions contre les Juifs ».