Le Mossad sur la sellette

Les temps sont durs pour l’agence de renseignement israélienne. Tamir Pardo qui la dirige est en milieu de mandat. Une bonne occasion pour faire le point

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April 1, 2014 19:37
p14-15, jfr 150

Tamir Pardo. (photo credit: Wikimedia Commons)

Autrefois officier en charge de la gestion des agents au sein du Mossad, « Y » vient tout juste d’être promu n° 3 de l’agence de renseignement. Il est maintenant en charge de toutes les unités non opérationnelles du Mossad dans les domaines tels que la technologie, l’informatique, la logistique et les ressources humaines. Pour des raisons évidentes de sécurité et de censure, il ne peut être désigné que par l’initiale de son prénom. Bien qu’il soit quelque peu prématuré de spéculer sur son avenir au sein de l’institution, il y a fort à parier que suite à cette nomination, « Y » se voit déjà en haut de l’affiche et postulera pour le poste très convoité de chef du Mossad à la première occasion. Sa promotion fait partie d’une ultime série de nouvelles nominations aux échelons supérieurs, et coïncide avec l’anniversaire des trois ans de Tamir Pardo à la tête du Mossad (nommé en janvier 2011). Les noms et identités des autres promus ne peuvent être révélés pour les mêmes raisons précitées. Les remaniements de l’organisation font partie de la routine et cette nouvelle vague de nomination ne témoigne pas d’un changement de politique majeur au sein du Mossad.

Un mythe écorné

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Trois ans de pouvoir signifient pour Pardo qu’il est probablement en milieu de parcours et entame la deuxième partie de son mandat à la tête de l’organisation ; en effet la durée de service du directeur du Mossad n’est pas déterminée par la loi, mais relève des prérogatives du Premier ministre. C’est donc le bon moment pour faire le bilan des succès et des échecs de Pardo. A 61 ans, c’est un fumeur invétéré qui s’est mis au jogging il y a deux ans et a perdu du poids. Il trace sa voie peu ou prou dans le sillon de son prédécesseur, Meir Dagan, à la tête de l’agence pendant huit ans. La différence entre les deux hommes, s’il en est, tient davantage à leur style et leur personnalité qu’à leurs compétences. Autant Dagan est charismatique, souriant, avenant et controversé, autant Pardo est réservé et peu disert, arborant la mine grise et terne d’un gratte-papier. Mais les apparences peuvent être trompeuses. C’est un officier du renseignement de première classe, un professionnel de terrain habile qui a servi une trentaine d’années dans le service des opérations du Mossad.
Malgré tout, la réputation meurtrière de la mythique agence se voit aujourd’hui quelque peu écornée. Toujours crainte et respectée, elle est confrontée à une série de défis sans précédent posés par l’agitation régionale actuelle.
Le bilan 2013 n’est ainsi pas des meilleurs pour le Mossad. Au cours de l’année, les médias étrangers ont révélé que deux membres du Mossad ont été détenus dans des prisons israéliennes sur des accusations d’espionnage et de trahison. L’un d’eux n’est autre que Ben Zygier-Alon, dont le cas a été rendu public il y a un an.
Connu seulement sous le patronyme de « prisonnier X », Ben Zygier s’est pendu dans sa cellule d’isolement dans un département de haute sécurité à la prison Ayalon (près de la ville de Ramle) en décembre 2010. Zygier, un Juif natif de Melbourne, avait émigré en Israël et obtenu la citoyenneté israélienne avant d’être recruté par le Mossad en 2005. Zygier, selon les révélations du livre de Rafael Epstein « Prisoner X », récemment publié en Australie, faisait partie d’une équipe d’espions israéliens, basés en Europe, qui travaillaient pour une entreprise italienne spécialisée dans l’électronique, grâce à laquelle il aurait pu infiltrer l’Iran.

Prisonniers X

Rétrospectivement, les responsables de la sécurité ont admis que cela avait été une erreur d’embaucher Zygier, car l’Australien manquait de l’équilibre psychologique et de la discrétion indispensables au métier d’espion. Selon Epstein, Zygier, tout en travaillant pour le Mossad, a divulgué des secrets concernant l’agence de renseignement israélienne à un homme d’affaires iranien, travaillant probablement pour les services de sécurité de son pays. Zygier et l’Iranien s’étaient connus alors qu’ils étudiaient tous deux à l’université Monash à Melbourne, en 2009.
Accusé de haute trahison pour avoir divulgué des secrets d’Etat à une « puissance étrangère », il s’avère aujourd’hui, à la lumière de rapports supplémentaires émanant de l’étranger, qu’un autre membre du Mossad a été condamné par un tribunal israélien et secrètement emprisonné pendant une dizaine d’années sous le patronyme de « Prisonnier X2 », les autorités interdisant de révéler son incarcération. Des centaines de personnes ont été interrogées dans le cadre des investigations sur la prétendue trahison de X2. L’enquêteur chargé de l’affaire a avoué qu’il s’est agi de l’enquête la plus difficile de sa carrière. Il a également été rapporté que l’espion « avait parcouru le monde » et que nombre de ses agissements avaient mis en danger ses collègues du Mossad. Les termes exacts de la sentence sont toujours tenus secrets encore aujourd’hui, mais ils laissaient entendre que la captivité du détenu pourrait être écourtée d’un tiers en cas de « bonne conduite » avérée.
L’expression de « Prisonnier X » a été utilisée pendant des décennies en Israël pour qualifier les agents de renseignements, y compris ceux du Mossad, arrêtés et emprisonnés majoritairement pour avoir enfreint les règles des institutions au service desquelles ils travaillaient. Les hautes instances du renseignement interdisant toute référence à ces cas dans les médias, invoquant la censure et le muselage de la presse exigés par le tribunal, indispensables pour éviter que les secrets qui pourraient de fait être portés à la connaissance du public puissent nuire à la sécurité de l’Etat. Des voix se sont cependant élevées pour dénoncer ces pratiques, au motif qu’elles étaient surtout mises en place pour protéger la réputation des fonctionnaires du gouvernement et les organismes de sécurité.
Bien que Pardo ait tenté, hélas sans succès, de limiter les dégâts causés par les fuites relatives à l’affaire du prisonnier X, il a mésestimé l’impact des médias et des relais d’information modernes, dont les réseaux sociaux. On peut supposer qu’il a tiré les leçons de cette affaire et qu’à l’avenir il saura s’y prendre avec les journalistes et ne répétera pas les mêmes erreurs.

L’Iran dans le viseur

Pour autant, le défi principal à l’ordre du jour du Mossad et, de fait, de l’agenda de Pardo reste sans conteste le dossier iranien. La République islamique avec ses affidés du Hezbollah au Liban et ses supplétifs du régime syrien, reste en tête des priorités et des opérations lancées par le Mossad. Sa marge de manœuvre a été pourtant fortement invalidée en 2013, depuis que le Hezbollah a amassé un arsenal conséquent de 100 000 roquettes et missiles capables de cibler des sites stratégiques israéliens et les principaux centres urbains du pays. En février dernier, le Hezbollah a menacé l’armée de l’air israélienne de représailles si elle s’obstinait à frapper le mouvement chiite. Le Hezbollah a confirmé le bombardement par les forces aériennes de Tsahal de l’une de ses cibles stratégiques, soit un convoi transportant des armes, soit un dépôt où des missiles sophistiqués de contrebande en provenance de Syrie étaient stockés. Mais surtout, 2013 a marqué la fin des assassinats ciblés, attribués au Mossad, de scientifiques spécialisés dans le nucléaire sur le territoire iranien. La campagne d’assassinats aura duré quatre ans – prenant fin en 2012 – et comptabilise les meurtres de cinq scientifiques du nucléaire iranien, dont quatre ont été assassinés pendant le mandat de Dagan et un sous celui de Pardo. C’était devenu trop dangereux. Les unités de contre-espionnage iranien menaient une chasse à l’homme intensive des agents en activité et le Mossad ne pouvaient pas risquer de voir ses meilleurs espions et assassins les plus talentueux et les plus expérimentés, arrêtés et pendus. En outre, l’administration américaine a signifié à Israël qu’elle souhaitait que cessent les violences perpétrées sur le territoire iranien, alors que les négociations avec la République islamique sur son programme nucléaire étaient en cours.

Pour le moment donc, les agents de Pardo (hommes et femmes) recyclent leurs compétences et les dirigent autour de la collecte d’informations, dans le but de révéler la duplicité de l’Iran au grand jour et à prouver la nocivité de ses véritables intentions. Il s’agit d’une part de montrer que Hassan Rohani, le président iranien officiellement considéré comme modéré, est, en fait, selon la définition du Premier ministre Binyamin Netanyahou « un loup déguisé en brebis », et d’autre part, que l’Iran essaie sans relâche de fourvoyer la communauté internationale sur la véritable nature de son programme nucléaire.
Mais si au regard des circonstances et de nouveaux développements sur le terrain, le recours à la violence s’avérait nécessaire, nul doute que Pardo n’hésitera pas à revenir aux méthodes du Mossad qui ont fait leurs preuves. Comme ses prédécesseurs, il est profondément dévoué à la défense de la Nation et des intérêts vitaux d’Israël.




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