Juif malgré lui

Ex-politicien d’extrême droite pro-nazi, Csanád Szegedi a longtemps fait son beurre de la haine des juifs et de la banalisation de la Shoah. Jusqu’à ce qu’il découvre sa judéité

By TIBOR KRAUSZ
February 5, 2017 18:30
Csanád Szegedi avec le rabbin Barouh Oberlander

Csanád Szegedi avec le rabbin Barouh Oberlander. (photo credit: COURTESY / AJH FILMS)

Si un juif se fait circoncire à l’âge adulte, et que sous l’effet de l’anesthésie pendant l’intervention, il ne peut réciter la bénédiction requise, la circoncision est-elle considérée comme halakhiquement correcte ? », s’interroge Csanád Szegedi, penché sur les subtilités de la loi juive. « Et si le chirurgien n’est pas juif ? Un juif incirconcis peut-il être appelé à la Torah à la synagogue ? », demande-t-il encore, mû par une curiosité insatiable.

Ex-représentant au Parlement européen du parti d’extrême droite hongrois Jobbik, Szegedi, 34 ans, est assis dans le bureau du rabbin Barouh Oberlander, un hassid de Loubavitch, à la tête du mouvement ultra­orthodoxe de diffusion de la Torah et du judaïsme Habad de Budapest. Dans la pièce, de hautes étagères ploient sous d’innombrables volumes d’exégèse rabbinique et de sagesse talmudique. Des sages hassidiques d’antan les couvent d’un regard solennel, depuis leurs portraits sépia accrochés au mur. Une grande fenêtre donne sur la célèbre synagogue de la rue Dohány de la capitale hongroise, qui se profile à quelques mètres de là.

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Tous les vendredis matin, l’antisémite d’hier qui a découvert son ascendance juive en 2012, vient étudier une heure ou deux avec le rabbin, pour en apprendre davantage sur sa religion. Dans une atmosphère bon enfant, le Rav Oberlander et son élève bavardent, discutent de tout et de rien, mais sans jamais s’éloigner de questions liées au judaïsme : Moïse, Abraham, la Torah, le sionisme ou la vie en Israël. Ils étudient des extraits du Zohar, du Choulhan Aroukh et du Guide des Egarés de Maïmonide. Entre-deux, ils plaisantent gaiement. « Collectionner les livres, c’est comme une drogue pour toi », taquine l’ex-parlementaire, s’adressant au rabbin de 51 ans, un intellectuel à la mine studieuse d’éternel bibliophile. « Je me souviens être entré dans une librairie avec toi, à Jérusalem », explique Szegedi. « On aurait dit un sale gosse, prêt à faire main basse sur tout ce qu’il peut ! » Les deux éclatent de rire.

Boucs émissaires

La métamorphose de Csanád Szegedi est digne d’un roman. L’homme qui fraternise aujourd’hui avec un rabbin ultraorthodoxe, se démène avec les tenants et les aboutissants de la loi juive, et caresse l’idée d’aller s’installer en Israël, était encore, il y a peu, un antisémite féroce. Il considérait les juifs comme un sinistre ramassis d’escrocs aux dents longues, de malfaiteurs congénitaux et de cinquième colonne cosmopolite, barrant la route aux aspirations légitimes de la Hongrie en tant que nation chrétienne fière et prospère au cœur de l’Europe.

Les élucubrations passées de Szegedi sur les juifs sont en tout point conformes à la plateforme électorale xénophobe sur laquelle Jobbik a bâti sa réputation de parti populiste au cœur de ce pays d’Europe centrale. Des idées que le Hongrois a largement contribué à diffuser pendant plus d’une décennie, occupant des postes phares au sein du fameux parti nationaliste, dont celui de porte-parole. « Je voyais les juifs comme un groupe monolithique », explique-t-il. « Quand je pensais à un juif, je l’imaginais sous les traits d’un banquier avide et bossu, au nez crochu. »

Dans un pays où l’antisémitisme est de mise, beaucoup voient les juifs sous des traits caricaturaux, sortis tout droit de sinistres fantasmagories xénophobes. C’est sur ce terreau fertile de haine rampante, prompt à fabriquer des boucs émissaires, qu’est né Jobbik (Mouvement pour une meilleure Hongrie), au départ simple organisation de jeunesse chrétienne de droite, que Szegedi a contribué à fonder lorsqu’il était encore étudiant.

Pendant ses années de bons et loyaux services à la cause de l’irrédentisme et du chauvinisme, Szegedi va jouer sur les bas instincts des Hongrois frustrés : la victimisation magyare et les maléfiques influences étrangères seront son cheval de bataille. Politicien charismatique et orateur de talent servi par un physique avantageux – 1,90 mètre et barbiche soignée – il enchaîne, ad nauseam, les virulentes diatribes lors des rassemblements de masse du parti, au cours de débats télévisés, ou bien encore à la tribune du parlement du pays où il est élu en 2008, à l’âge de 26 ans. Il tient les juifs pour responsables de tous les maux du monde : la tyrannie communiste d’hier, les excès du capitalisme occidental, le mandat supranational de l’Union européenne, et pointe tout particulièrement les machinations d’Israël. « Au cours des vingt dernières années », fulmine-t-il à l’époque lors d’une intervention télévisée, « les juifs ont profané notre Sainte Couronne, ils ont ridiculisé la Sainte Main droite [une relique catholique médiévale]. » « Ne me dites pas que vous ignorez qu’un rabbin nous a insultés en dénigrant notre patrimoine national », poursuit-il face à un interlocuteur visiblement décontenancé. « Et ce malgré le fait », ajoute-t-il, « que tout ce que la juiverie a jamais livré à l’humanité n’est rien d’autre qu’une tablette de pierre poussiéreuse » (sous-entendu les Dix Commandements).

L’extrémiste hongrois ne tolérait pas non plus la souffrance juive ni la mémoire collective. « Je dois écouter les juifs pleurnicher sur la Shoah jour après jour comme si c’était de ma faute », avait-il l’habitude de dire. « OK, des juifs ont été tués pendant la guerre. Et alors ? Ils n’étaient pas les seuls ! » Autrement dit, il ne niait pas complètement l’Holocauste (du moins en public), comme de nombreux membres de Jobbik, mais il s’en fichait éperdument. « Plus je m’imprégnais de l’idéologie de Jobbik, plus j’en arrivais à mépriser les Juifs et les Tsiganes », se souvient Szegedi.

Sympathique, vif et intelligent, il évoque son passé d’extrémiste avec une sorte de candeur. « Nous étions au départ un mouvement de jeunesse conservateur, mais nous avons complètement viré à l’extrême droite à partir de 2006 », explique l’ancien nationaliste. « Nous voulions combler un vide idéologique en nous faisant les porte-parole de Hongrois de plus en plus radicalisés, qui cherchaient des boucs émissaires aux problèmes du pays. Et cela a porté ses fruits. »

La Hongrie aux Hongrois

Le virage a été radical. Le parti a dès lors embrassé une idéologie qui était jusque-là l’apanage des skinheads et des néonazis. En août 2007, Szegedi, désormais un nationaliste hongrois pur jus aux visées résolument irrédentistes, xénophobes et antisémites, participe à la création de la Garde hongroise, l’aile paramilitaire de Jobbik. L’idéologie revancharde de la faction (qui entend récupérer les terres magyares abandonnées à ses voisins durant la Première Guerre mondiale), ses insignes (le blason de la première dynastie hongroise) et son uniforme (tunique noire et casquette ad hoc) s’inspirent à dessein du parti des Croix fléchées, le mouvement fasciste qui a joué un rôle clé dans l’assassinat de 600 000 juifs hongrois en 1944.

La Garde sera dissoute deux ans plus tard par un tribunal hongrois, pour avoir violé les droits des minorités. Imperturbables, les pseudos-gardes persistent. Ils s’engagent à « protéger une Hongrie sans défense » et organisent réunions et rassemblements officieux. « Nous tentions constamment de repousser les limites », se souvient Szegedi. « Nous jouions un double jeu. D’un côté, nous imitions les fascistes d’autrefois » – pour envoyer un signal clair à l’extrême droite du pays – « mais nos prises de position publiques nous faisaient apparaître comme de simples patriotes hongrois. »

Telle est demeurée la tactique de Jobbik. Le parti, qui représente aujourd’hui la troisième force politique du pays avec un cinquième des électeurs, prône l’exclusivisme ethnique avec des slogans comme « La nation avant tout ! » et « La Hongrie aux Hongrois ». Il continue d’attiser la haine antijuive mais sous couvert de fausse respectabilité, désignant les juifs pudiquement par des périphrases comme « cosmopolites », « intérêts étrangers » et « influences étrangères ». Dans le même esprit, Gábor Vona, 38 ans, le leader charismatique du parti et ancien ami de Szegedi, tente de redorer son image en apparaissant sur ses affiches de campagne comme un doux ami des bêtes, entouré de chatons et de chiots.

Jobbik a toujours été résolument pro-palestinien, non pas par amour des Arabes palestiniens, mais par haine des Israéliens. Cela, cependant, contre l’avis de Szegedi. Lorsque les dirigeants du parti, lui inclus, débattent de leur position officielle vis-à-vis du conflit au Moyen-Orient, ce dernier prêche une attitude pro-israélienne, en vain. « Ce n’est pas parce que j’aimais Israël », avoue-t-il. « C’est parce que je craignais que si quelque chose lui arrivait, tous les juifs israéliens deviendraient des réfugiés et commenceraient à envahir la Hongrie », reconnaît-il en riant. « Cela dit, je n’étais pas un skinhead fanatique et délirant », ajoute-t-il. « J’essayais d’aborder la question juive sur le plan intellectuel. »
Alors que le parti gagne en popularité, Szegedi poursuit son ascension. En 2009, un an après son élection au parlement hongrois, il est élu au Parlement européen de Strasbourg. Il apparaît alors vêtu de l’uniforme noir de la Garde nationale hongroise, laissant les autres députés perplexes. A l’époque, il s’était déjà fait l’apôtre du « touranisme », un concept quasi mystique de nationalisme hongrois à forte connotation raciale.

Pour promouvoir ses idées, il diffuse de la propagande ultranationaliste et vend toutes sortes de babioles kitsch à l’effigie de symboles d’extrême droite dans le magasin qu’il possède. Il fonde également une agence publicitaire pour publier la propagande de Jobbik, dont Barikád (Barricade), un hebdomadaire truffé d’allusions antijuives et anti-tsiganes.
L’année suivante, son parti termine troisième aux élections nationales, avec plus de 855 000 voix (dans un pays de moins de 10 millions d’habitants) et 47 sièges au parlement sur 386. Szegedi a le vent en poupe : il est le foudre de guerre de plus en plus populaire de l’extrême droite.

De l’autre côté du miroir

Mais en 2012, tout s’écroule : le nationaliste hongrois qui craint et méprise les juifs s’avère être juif lui-même ! Un rival frustré au sein de son parti, qui en veut particulièrement à Szegedi, confronte ce dernier avec une accablante nouvelle : la grand-mère maternelle du numéro 2 de Jobbik, née Magdolna Klein, serait juive, ce qui selon la halakha, fait de Szegedi un juif à part entière. Pour enfoncer le clou, son aïeule est une survivante d’Auschwitz : le numéro du camp tatoué sur son bras en est la preuve.

Au début, Szegedi se montre incrédule. « Ma grand-mère est blonde aux yeux bleus. Comment pourrait-elle être juive ? » Telle est sa première réaction. « Je me suis regardé dans la glace », se souvient-il, « et j’ai pensé : je n’ai vraiment pas l’air d’un juif ». Mais son accusateur insiste : il possède une preuve irréfutable. Il a réussi à se procurer une copie du certificat de naissance de la grand-mère, où elle figure comme juive. Szegedi est abasourdi. Sa grand-mère, qu’il a toujours considérée comme une Magyare de souche et une bonne chrétienne, ne lui a jamais dévoilé ses origines, et encore moins parlé de ses souffrances pendant la guerre, dans un camp de concentration nazi.

Pourtant, quand il l’interroge, elle confirme ses craintes. Elle est effectivement née juive et a été déportée à Auschwitz en 1944, comme des centaines de milliers d’autres juifs hongrois. Elle a choisi de garder le silence à ce sujet, lui explique-t-elle au cours d’une conversation filmée qu’il enregistre pour la postérité, par crainte du retour de la bête immonde. Elle lui avoue, enfin, avoir toujours porté des chemises à manches longues afin de cacher son tatouage. « Elle ne voulait plus être juive », soupire Szegedi. « Ma mère était au courant, mais elle ne nous a rien dit, à mon frère et moi. » Szegedi apprend de même que son grand-père, qui a épousé sa grand-mère après la guerre, était juif, lui aussi. Enchaîné à un bataillon ouvrier juif en 1942, il a survécu à grand-peine. Sa première femme a péri à Auschwitz, avec ses deux jeunes enfants.

Soudain, la Shoah, qui n’était jusqu’à présent que la tragédie d’autres et qu’il avait toujours traitée avec mépris, touche Szegedi personnellement. « C’était comme si j’avais reçu un coup de couteau dans le cœur », se souvient-il. « Je n’avais jamais envisagé la Shoah comme une tragédie nationale pour la Hongrie », explique-t-il. « Je la considérais comme une version déformée et falsifiée de l’histoire, que les juifs exploitaient pour imposer un sentiment de honte et de culpabilité collective aux Hongrois. »

Pire : tout d’un coup, il lui faut intégrer que des membres de sa propre famille en ont été les victimes. « Je l’ai très mal vécu », admet-il. « Je suis tombé dans une grave dépression. »

Peur d’être juif


Au début, Szegedi essaye d’étouffer l’affaire de son ascendance juive. Il aurait même tenté de corrompre son accusateur pour acheter son silence – une accusation qu’il nie. Bientôt, cependant, le contenu de l’acte de naissance de sa grand-mère, publié sur le Web par un site de droite, devient de notoriété publique.

L’image soigneusement polie du politicien populiste, Magyar « authentique » avec des références ethniques sans faille, prend l’eau. Ses amis de Jobbik lui tournent le dos. Ils accusent Szegedi d’être un saboteur et un provocateur, qui a infiltré leurs rangs en toute connaissance de cause dans le cadre d’un vaste complot juif clandestin, mis en place pour détruire le parti de l’intérieur. Puis il y a ce fameux jour où, après que ce dernier ait prononcé un discours pro-israélien au Parlement européen toujours sous l’étiquette de Jobbik, des dizaines de skinheads et partisans du parti d’extrême droite se rassemblent devant sa maison de Budapest et demandent sa tête aux cris de « Mort aux juifs ! » La carrière politique de Csanád Szegedi était terminée.

« J’ai alors traversé une crise identitaire profonde. Ma carrière était ruinée, et mes convictions, brisées », se souvient l’ancien député. « Je réalisais que j’avais vécu dans un énorme mensonge. Je me sentais physiquement malade. » Démasqué comme juif, il avait l’impression d’avoir été diagnostiqué comme atteint d’une maladie incurable ; cette nouvelle identité, en effet, équivaut à une condamnation à mort dans son milieu social et politique. « J’étais devenu la dernière chose que j’avais jamais voulu être », explique-t-il. « J’étais terrorisé à l’idée d’être juif. »

Pour « faire le tri dans sa tête », il décide de se tourner vers la source de tous ses problèmes : les juifs. Il trouve les coordonnées d’un rabbin Habad à Budapest, un barbu en chapeau noir, l’incarnation même du juif telle qu’il la conçoit alors. A ce moment-là, l’histoire juteuse d’un antisémite d’extrême droite ayant appris qu’il était juif avait déjà fait le tour des médias internationaux. Il se sent comme un paria, devenu la risée de la scène politique hongroise. « J’avais envie de disparaître, mais je ne pouvais échapper au feu des projecteurs », note-t-il.

Après quelques jours d’intense réflexion, le Rav Oberlander accepte de rencontrer Szegedi. « C’était un homme brisé. Je n’avais encore jamais vu quelqu’un de perdu à ce point », se souvient le rabbin. « Toute son identité, tout son être avaient volé en éclats. Imaginez avoir passé votre vie à dénigrer une famille, pour apprendre, au bout du compte, que vous êtes membre de cette même famille », explique-t-il. « Csanád était un homme qui avait besoin d’aide : je ne pouvais pas lui tourner le dos. »

Le retour


Le Rav Oberlander, fils de survivants hongrois de la Shoah, parle des juifs et du judaïsme à l’ex-numéro 2 de Jobbik et l’invite dans sa synagogue orthodoxe du centre de Budapest. « Cette décision n’était pas du goût de tout le monde », raconte le rabbin. « Une bonne partie de la communauté n’a pas vu cela d’un très bon œil. Certains sont même sortis en signe de protestation à l’arrivée de Csanád. » Ce dernier n’est pas non plus très heureux de se retrouver là. Il se sent alors comme un animal traqué qui n’a nulle part où se cacher. « Lorsque j’ai mis une kippa sur ma tête pour la première fois, j’ai eu l’impression que tout mon crâne me brûlait », assure-t-il. « Cela me donnait mal à la tête. »

Pourtant, il persiste. Peut-être cherche-t-il inconsciemment, après avoir été mis à l’écart d’un cercle social très serré, à se raccrocher à un autre, afin de se prévaloir des certitudes réconfortantes d’une identité retrouvée, qu’il n’a pas choisie certes, mais qu’il commence, malgré tout, à embrasser. Ses détracteurs, à la fois juifs et nationalistes d’extrême droite, l’accusent alors d’essayer de s’offrir un bon coup de pub pour tenter de sauver sa carrière politique, en se métamorphosant ostensiblement de grande gueule antisémite en juif repenti.

Oberlander, lui aussi, est d’abord sceptique quant à la sincérité de Szegedi. « Je priais pour que ma décision de lui venir en aide soit la bonne », explique le rabbin Loubavitch. « Je priais pour qu’il ne me déçoive pas. »
Jusqu’à présent, Szegedi n’a pas déçu. En 2013, il a fêté sa bar-mitsva en compagnie de plusieurs rabbins ultraorthodoxes chez les Oberlander. L’antisémite d’hier s’est choisi le prénom juif de Dovid. Avant cela, il a dû subir la brit mila. « J’étais aux anges », raconte Szegedi. « J’étais la première personne de ma famille à le faire depuis mon grand-père, qui est né en 1902. » Il a ensuite commencé à observer le chabbat et les lois de la cacherout à sa manière. Parallèlement, il a pris le temps de restaurer la tombe de sa grand-mère, oubliée dans un cimetière juif. « Il existe un concept dans le judaïsme appelé techouva [repentir] », explique le Rav Oberlander. « Je ne doute plus un instant de la sincérité de Csànad à vouloir faire amende honorable et devenir un homme meilleur. »

Lors d’une visite à Auschwitz, où il s’est rendu pour voir le camp de la mort de ses propres yeux, Szegedi a réalisé que l’endroit où se dressaient autrefois les fours crématoires est la seule sépulture que ne posséderont jamais les deux enfants assassinés de son grand-père, qui avaient presque le même âge que ses propres fils, âgés aujourd’hui de 5 et 8 ans. Il se rend compte également que les histoires horribles sur le camp de la mort, qu’il croyait auparavant tirées par les cheveux, dépeignent, en fait, la triste réalité.

Appelez-moi Dovid

L’étape suivante a été son premier voyage en Israël. Csanád Szegedi se dit émerveillé par l’attitude positive et volontaire des Israéliens. « Ils ont construit un pays à partir de zéro ! » déclare-t-il, enthousiaste. « En roulant sur l’autoroute bondée à huit voies, on ne peut s’empêcher de penser que, jusque très récemment, il n’y avait là que du sable. En Hongrie, il faut attendre des années pour la construction de la moindre petite route à deux voies. » L’épouse de Szegedi, non-juive, l’a soutenu tout au long de son processus de techouva et se trouve actuellement en cours de conversion au judaïsme. Le couple envisage de faire son aliya avec ses deux enfants.

Le père de Csanád Szegedi, cependant, a eu plus de mal à accepter de voir son fils redécouvrir ses racines juives. Artisan bien connu et sculpteur sur bois, Miklós Szegedi descend d’une longue lignée de Magyars de souche et a inculqué son aversion des juifs à ses deux fils dès leur plus jeune âge. « Mon père était... comment dire ?... plutôt sceptique par rapport aux juifs », explique le fils. Pour apaiser ses craintes, Csanád décide d’emmener son père en Israël, un pays que ce dernier ne porte pas vraiment dans son cœur. Dans l’avion, Csanád coiffe sa kippa et se tourne vers son père, en taquinant le vieil homme. « Papa, à partir de maintenant, appelle-moi Dovid s’il te plaît. Au fait, est-ce que je t’ai dit que je m’étais fait circoncire ? » « Mon père a eu du mal à avaler la pilule », admet-il. « Il avait l’impression d’avoir perdu son fils. » Miklos a cependant fini par admettre la nouvelle identité de Csanád.

Cette famille est loin d’être la seule en Hongrie à avoir découvert des cadavres juifs dans son placard. « Cette affaire est typique d’une histoire hongroise des plus banales – des parents qui cachent à leurs enfants leurs origines et des enfants qui ne savent pas qu’ils sont juifs jusqu’à ce qu’ils le découvrent par hasard », note le Rav Oberlander. « Je reçois régulièrement des appels de personnes qui me disent : “Rabbi, je suis juif. Que dois-je faire ?” »

Csanád Szegedi l’affirme haut et fort : il n’a aujourd’hui aucun regret. Il ne fera pas sûrement carrière en politique, du moins sous l’égide de la droite comme il l’espérait autrefois, mais un nouveau monde s’est ouvert à lui. « En tant qu’homme d’extrême droite, je voyais le monde en noir et blanc », explique-t-il. « Maintenant, je peux voir les couleurs. » En revanche, il a également découvert qu’il n’a aucune chance de se joindre à la conspiration juive mondiale, dont il croyait autrefois qu’elle conférait aux juifs un immense pouvoir politique et financier. « Je réalise avec tristesse mon erreur : les juifs, en fait, ne contrôlent pas le monde », déclare Szegedi en riant. 

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