Israël et le Moyen-Orient : la dernière guerre

Les conséquences de la guerre de Kippour paraissent moins écrasantes 40 ans après.

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October 8, 2013 17:19
Un soldat prie en retrait du champ de bataille.

P19 JFR 370. (photo credit: Tsahal)

Tout a commencé sans crier gare, à 2 heures de l’après-midi. 10 000 obus tirés par 2 000 canons d’artillerie se sont soudainement déversés sur les 436 soldats israéliens des 16 avant-postes répartis le long du canal de Suez, comme pour faire écho aux coups de tonnerre qui avaient jadis paralysé leurs ancêtres au pied du mont Sinaï. Au même moment, 8 000 fantassins égyptiens émergeaient de l’eau et 240 avions de guerre descendaient du ciel.

A la fin de la journée, près de la moitié de ces soldats israéliens étaient morts, d’importantes troupes égyptiennes campaient dans le Sinaï et 1 400 tanks syriens avaient pris position sur les hauteurs du Golan. Et une réalité évidente se dégageait de l’épais brouillard qui planait sur le champ de bataille : Israël était assommé.

40 ans plus tard, cette guerre, qui a coûté 2 522 vies humaines à Israël, traumatisé une génération et laissé une marque profonde dans la société, la politique, l’économie et la psyché de l’Etat juif, refuse de se laisser oublier.

Aujourd’hui, les combattants, désormais grands-pères, écrivent leurs mémoires, s’expriment spontanément en public et ressortent leurs journaux intimes de l’époque, mais aussi des photographies, des enregistrements, ou même les rares films qu’ils ont pu prendre en super-8. Une quête collective destinée à leur permettre de tourner enfin la page.

Quant aux autres citoyens d’Israël, qui observent en spectateurs le chemin déjà parcouru, ils peuvent s’autoriser à faire irruption dans ces thérapies de groupe improvisées, à poser une main compatissante sur l’épaule des vétérans, à les regarder les yeux dans les yeux et à leur murmurer la consolation lancée par Jérémie à Rachel : « Il y a une compensation à tes efforts… » Sur le plan stratégique, cette guerre figurera longtemps parmi les grandes surprises de l’histoire militaire, aux côtés de Pearl Harbour et de l’opération Barbarossa.

Car Israël avait été pris au dépourvu. Il avait sous-estimé les intentions, les capacités, l’armement et la motivation de ses ennemis. Pour ses dirigeants, le président égyptien Anouar el-Sadate n’était qu’un fanfaron ; les généraux n’avaient pas jugé bon de rappeler le moindre réserviste, les pilotes se sont fait humilier par les missiles intelligents guidés par radars et les tankistes par le missile Sagger anti-tank porté à l’épaule.

Et malgré tout, non seulement l’armée israélienne a remporté la victoire, mais on peut considérer, 40 ans plus tard, qu’elle a tiré de cette guerre des bénéfices à long terme qui éclipsent les revers initiaux.

La der des ders ?


Tactiquement, la guerre s’est jouée sur deux fronts : dans le Golan, la septième brigade, dépassée en nombre, est parvenue à repousser l’assaut des blindés syriens et à ouvrir ainsi à Tsahal la voie vers Damas. Dans le Sinaï, la Troisième armée égyptienne s’est retrouvée encerclée et Tsahal a franchi le canal de Suez, s’arrêtant à une heure de route du Caire à peine. Pourtant, ce que l’on a appelé héroïsme et qui s’est révélé en effet déterminant pour l’issue des combats allait en fait bien plus loin que cela.

Tout d’abord, le souvenir de cette victoire, survenue dans des conditions aussi difficiles, et des prises d’initiatives fructueuses à tous les niveaux de la hiérarchie, du fantassin au général, a contribué à promouvoir une culture de l’inventivité qui profite à Israël dans une multitude d’autres domaines. Plus significatif encore, la véritable Apocalypse qui a suivi des batailles de blindés qui comptent parmi les plus importantes de l’histoire a dissuadé les ennemis d’Israël de se hasarder à déclencher de nouvelles guerres conventionnelles.

Voir Israël remporter un conflit qui, du point de vue arabe, avait été déclenché dans les conditions les plus favorables qui soient, a convaincu les dirigeants arabes de renoncer à la guerre traditionnelle et d’opter pour diverses alternatives : de la guérilla au terrorisme, en passant par les accords de paix. Si les Arabes ne se sont certes pas convertis au sionisme, ils ont abandonné l’option militaire traditionnelle et cela représente, pour Israël, un bénéfice stratégique de taille, résultat direct de la guerre de Kippour.

Du kibboutz aux implantations


Le capitaine Motti Ashkenazi se trouvait au nord, dans l’un des avant-postes qui avait subi le premier assaut syrien. Sa position avait été attaquée sans relâche pendant toute la durée de la guerre. Il en est sorti indemne, mais dès la fin des combats, il s’est rendu à Jérusalem, s’est posté devant le bureau du Premier ministre Golda Meir et a exigé la démission du gouvernement.

Très vite, des milliers d’autres protestataires en proie à une immense désillusion l’ont rejoint. Ainsi est née la première manifestation spontanée efficace. L’année suivante, Golda Meir démissionnait et il était clair que les répercussions de ce Pearl Harbour de l’Etat juif ne se limitaient pas au seul domaine militaire : elles touchaient aussi la politique, la société et l’état d’esprit des Israéliens.

L’avenir politique ? On pouvait déjà s’en faire une petite idée en constatant que, pour la première fois, les militaires avaient préféré le Likoud aux Travaillistes aux élections de décembre 1973. Et, de fait, le scrutin suivant allait amener la première défaite du parti travailliste de l’histoire du pays, et la perte définitive de son hégémonie.

Ainsi l’establishment, composé jusque-là de socialistes laïcs, est peu à peu devenu traditionaliste et capitaliste. La génération des Israéliens nés en Europe qui avait dirigé Israël durant ses trente premières années d’existence disparaissait et l’idéal pionnier cessait d’être le kibboutz libéral pour devenir les implantations religieuses.

A l’automne 1973, tous les protagonistes de ces transformations en cours avaient conscience d’une crise profonde ; certains sentaient avec appréhension qu’ils étaient en train de perdre leur mainmise sur la société israélienne, d’autres avaient hâte que cela arrive.

Progressivement, la guerre de Kippour en est venue à apparaître comme le déclencheur d’un schisme phénoménal. Tel n’a pourtant pas été le cas.

Embellie économique et culturelle


Le domaine le plus visible dans lequel le pragmatisme et la résilience d’Israël prévalent est l’économie. A la fin de la guerre, Israël était pris à la gorge sur le plan financier. La conscience que l’on n’aurait pas gagné la guerre sans les expéditions d’armements opérées en urgence par l’Amérique, la dépendance à l’aide américaine qui en a découlé, l’inflation qui a débuté cette année-là et s’est vite révélée incontrôlable, ainsi que l’envie face aux richesses pétrolières des Arabes, qui jetaient une ombre sur l’économie mondiale, tout cela a généré un pessimisme économique qui est venu compléter l’atmosphère générale de cynisme et de désespoir.

Mais 40 ans plus tard, le shekel israélien figure parmi les monnaies fortes du monde, le taux de croissance du pays est l’un des plus élevés de la planète, le chômage, l’inflation et les taux d’intérêt comptent parmi les plus bas et les innovations font l’admiration des investisseurs, qu’ils habitent Tokyo ou New York. Plus encore, depuis plus de 15 ans, Israël n’accepte plus l’aide civile américaine.

Tous ces accomplissements sont le fait d’Israéliens de tous bords et de toutes origines, qui se rencontrent quotidiennement sur leurs lieux de travail et réalisent ensemble ce qu’une société trop divisée ne pourrait jamais accomplir.

Et l’on peut en dire autant de la culture israélienne qui, au cours des 40 dernières années, a vu l’émergence – jusque-là inimaginable – d’écrivains et de cinéastes religieux comme Haïm Sabato, rabbin et rosh yeshiva qui s’est vu décerner un prix littéraire pour un livre sur la guerre de Kippour.

En fait, le trafic culturel initié par la guerre s’est révélé à double sens.

Cette profonde perplexité, encore accrue par la mort de David Ben Gourion cinq semaines après le cessez-le-feu, s’est exprimée à travers les chansons populaires composées à cette époque. Trois d’entre elles, restées célèbres, inspirent une mélancolie qui émeut, aujourd’hui encore, beaucoup d’Israéliens.

L’une d’elles a été écrite par Haïm Hefer, combattant de la guerre d’Indépendance. Elle évoque un soldat qui parle à sa petite fille de la guerre de 1973 : « Au nom des pilotes qui se sont jetés dans des combats furieux, au nom des artilleurs qui formaient une ligne de feu le long du front, au nom de tous les pères qui sont partis se battre et ne sont pas revenus, je te promets que ce sera la dernière guerre ».

Réconciliés dans la prière


Dans la chanson Lou yehi, Naomi Shemer, l’auteure de Yerushalaïm shel zahav, décrit : « Une voile blanche sur l’horizon, devant un lourd nuage noir… des bougies de fête qui brillent aux fenêtres à la nuit tombante… Quel est ce bruit de guerre qui me parvient ? C’est le son du shofar et des tambourins… Si le messager se tient à la porte, que l’on mette dans sa bouche des paroles bienveillantes… Que tout ce que nous implorons se réalise ! » Le souffle de prière commun à ces deux chansons était dans l’air du temps, à tel point qu’il s’est propagé jusqu’au kibboutz Beit-Hashita, créé par des marxistes et athées endurcis. Nichée dans la vallée de Jezriel, au nord du mont Guilboa, où les personnages bibliques Saül et Jonathan sont morts au combat, cette communauté avait perdu 11 de ses fils dans la guerre. Le compositeur Yaïr Rosenblum y vivait quand il a écrit une musique pour Ounetaneh Tokef, la prière qui dit qu’à Rosh Hashana, Dieu prévoit et qu’à Yom Kippour, il scelle le verdict de chaque individu : « Qui vivra et qui mourra, qui est à sa fin et qui ne l’est pas, qui par l’eau et qui par le feu, qui par l’épée et qui par les bêtes sauvages, qui par la faim et qui par la soif… » Ce chant a réconcilié les parangons sionistes du Nouveau Juif, ces combattants athées du kibboutz, avec le rabbin Amnon de Mayence, l’auteur de la prière et dernier Vieux Juif, un sage qui, selon la légende, s’est laissé tuer parce qu’il refusait de se convertir.

C’est dans les moments les plus solennels des jours saints du judaïsme que ce chant est entonné chaque année dans des milliers de synagogues en Israël. Il est même interprété par des chantres ultraorthodoxes.

Petite leçon d’humilité


La guerre de Kippour a eu bien d’autres effets sur la société israélienne que les divisions politiques ; le plus décisif est sans doute l’humilité. Après l’arrogance et les fanfaronnades qui avaient suivi la guerre des Six Jours, on a d’abord vu se manifester de la colère et de l’acrimonie, puis ce qui est apparu un moment comme du désespoir a vite cédé la place à une sorte d’apaisement et à de constructifs examens de conscience. Cette humilité est particulièrement manifeste là où l’on en a le plus besoin, c’est-à-dire dans les réflexions et les discours des généraux israéliens.

40 ans plus tard, il est donc clair que la société israélienne n’a pas été appauvrie par la guerre de Kippour, mais qu’elle a au contraire rebondi avec vigueur pour poursuivre dare-dare son développement.

A Ben Gourion, qui s’en est allé à un moment où les traumatismes de la guerre étaient encore frais, l’on a envie de dire plusieurs choses : qu’aucune armée arabe ne s’est plus attaquée à Israël depuis 1973. Que deux traités de paix ont été conclus. Que la population a plus que doublé et l’économie plus que quadruplé. Qu’il y a plus de Juifs ici que dans tout autre pays du monde. Que le nombre de Juifs israéliens vient pour la première fois de dépasser le chiffre très lourd de 6 millions. Que les Juifs d’Union soviétique sont venus et que l’Union soviétique a disparu. Que la société israélienne, certes variée et complexe, reste intacte au moment où partout ailleurs dans la région, les guerres civiles font rage. Et que Ounetaneh Tokef, écrit dans l’Allemagne médiévale et mis en musique au kibboutz Beit-Hashita, a résonné le mois dernier dans tous les coins du pays entre Métoula et Eilat.




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