L’armée israélienne joue un rôle fondamental en assurant la sécurité et l’intégrité des frontières du pays. Le service militaire est donc perçu comme facteur essentiel à une intégration sociale et professionnelle réussie, une fois de retour à la vie civile. La situation du pays et l’instabilité politique généralisée des gouvernements voisins rendent important voire quasi moralement obligatoire, ce sacrifice vis à vis de l’armée. Le sens de l’engagement de ceux et celles qui acceptent de consacrer jusqu’à cinq ans de leur vie à un si jeune âge étonne, en même temps que fascine, tout observateur extérieur. Nombreux sont ceux qui, après s’être présentés comme candidats à l’immigration vers Israël, demandent à rejoindre le corps militaire et ses unités de combat. Des jeunes soldats poussés par le désir de se fondre dans le tissu de la société et de s’unifier au pays. A travers ce passage en immersion dans la culture militaire des armées, l’apprentissage de l’hébreu a également une fonction d’intégration très importante pour les nouveaux immigrants. Car la langue constitue un vecteur-clé d’échanges et présente un attrait très fort sur eux. Les situations que les soldats connaissent peuvent être à risque. La tension est réelle, particulièrement actuellement le long des frontières du Nord. Les dangers existent. Le bon fonctionnement des équipes et la réussite d’une mission, aussi simple soit-elle, ne serait-ce que pour ne pas être blessé en cas d’accrochage, reposent sur une cohésion entre tous ; et dans la mesure du possible, sans faille. Au sein d’une unité, les soldats passeront des mois entiers ensemble, partageront des moments uniques, de joie, de peine, tisseront entre eux des liens de fraternité, de confiance, de solidarité et de respect, d’une solidité que peu d’autres situations leur permettront de nouer plus tard, au cours de leur vie. Ces années dédiées à l’appareil militaire vont ainsi être un moyen de fusion avec un nouvel environnement auquel ils appartiendront, qu’ils comprendront et qu’ils défendront. Servir ? Une fierté Ruben Layani a vingt ans. Ce jeune Français a grandi à Paris et a fréquenté le lycée Henri IV, un passeport pour des écoles supérieures de haut niveau. Son avenir aurait pu être en France. Mais avec le soutien de sa famille, son diplôme en poche, il opte pour Israël et entame les démarches qui le conduiront à l’aliya. Il prend le chemin de Tel-Aviv, et intègre vite l’armée après son arrivée. La maîtrise de la langue est importante. Il en comprend tout de suite l’enjeu : “Pour l’hébreu, effectivement, j’ai connu quelques difficultés. J’ai fait un oulpan pendant deux mois à l’Université hébraïque. C’était dès mon arrivée et c’était une priorité de l’apprendre. J’étais très motivé.” Jules Atlan, né français et devenu israélien très jeune, parlait déjà hébreu lorsqu’il a débuté son service dans l’unité du “Nahal” (une unité combattante pour les jeunes recrues de l’étranger). Pour lui, la question de l’intégration par la langue ne se posait donc plus. Il vivait en Israël avec sa famille depuis l’âge de 7 ans : “Au quotidien, je parle en hébreu. Dans ma famille, on s’exprime en français, avec mes parents, mes frères et soeurs. Mais tous mes amis sont israéliens”. A vingt ans, le passage obligé dans une unité militaire lui révèle une évidence : “Au début, c’est une obligation, tout le monde le fait. Mais depuis que je suis dedans, je comprends, j’en suis fier. Je comprends pourquoi tous mes amis font l’armée. On a besoin d’un corps militaire pour nous défendre et protéger notre territoire.” Pour une majorité d’Israéliens, cette notion de défense est à la base d’une allégeance sincère envers le pays. Ruben Layani arrivait de France, un pays dont la conscription nationale est depuis longtemps suspendue. En Israël, il n’était pas vraiment tenu de s’y plier. Aurait-il attendu quelques mois avant de partir, il aurait pu s’y soustraire. L’idée l’a toutefois effleuré : “Au début, je ne voulais pas faire l’armée”, admet-il. Néanmoins, il changera son fusil d’épaule : “Quand je suis arrivé, j’avais cette mentalité française. Mais tous les nouveaux immigrants que je connais allaient faire ou faisaient déjà leur armée. Cela constitue des bons points pour l’avenir si on a servi dans une unité combattante. J’ai alors décidé d’intégrer un bataillon du Nahal.” Ruben parle de bons points. Il s’agit en fait de bien plus. Cette conduite morale et ce devoir de citoyen tiennent de ces valeurs de responsabilité, mais également de l’importance que l’on y accorde. Ne pas donner au pays jette du sable dans l’engrenage. Les futurs rapports sociaux que l’on aura en seront touchés car c’est une attitude et un choix qui font l’objet de critiques - parfois sévères. L’armée repousse les limites Keren Peled, 36 ans, a adopté les valeurs de tolérance et les convictions politiques très souples de la famille d’universitaires dont elle est issue, et qui l’ont amenée à travers le monde. Elle se considère de gauche. Pourtant lorsque l’on aborde la question du service, le ton change et une ligne de démarcation claire est tracée : “ C’est vrai”, dit-elle, “je m’en étonne moi-même, car j’ai parfois l’impression que cela va à l’encontre de ce que je pense. Mais j’ai une tendance à regarder avec désapprobation une personne qui n’a pas effectué son service sans bonne raison. Ma soeur a de sérieux problèmes auditifs. Elle a voulu se porter volontaire. Elle l’a fait... Voilà ! Alors je ne vois pas pourquoi d’autres ne le feraient pas...” Une réflexion significative que beaucoup formuleront, quel que soit le parti politique qu’ils soutiennent. Faire une aliya implique un devoir de servir son nouveau pays avec abnégation pour la sécurité d’une société dont la pérennité dépend en grande partie de sa capacité à tenir tête à l’ennemi. Alors que le service national est volontiers accompli par nombre de citoyens, ces années de dévouement de la part de ces nouveaux arrivants suscitent néanmoins un scepticisme chez d’autres. Ymai Avidan, 27 ans, est israélienne. Quand nous parlons de l’enrôlement des olim, elle fronce les sourcils : “ Je ne comprends pas pourquoi ceux qui font leur aliya se retrouvent à faire un service militaire pour y passer autant de temps”, s’exclame-t-elle. “Ce ne sont pas des vacances. On ne signe pas pour 2 ou 3 mois, mais pour 2 ou 3 ans.” Le commentaire peut surprendre, mais la question est posée : “Je suis née ici en Israël. J’ai grandi avec l’idée qu’un jour je passerai deux ans dans l’armée. J’étais dans le renseignement, stationnée à Gaza et sur plusieurs autres bases à travers le pays. Je l’ai fait et cela ne m’a posé aucun problème. Par contre, je me demande comment ceux qui sont nés à l’étranger avec une autre approche du monde peuvent vouloir faire ce service.” Daniel Heffe, responsable du projet emploi de l’association AMI, propose un début de réponse. Selon lui, “la France de 2012 n’est pas la France de 2000”, affirme-t-il. “Le climat est différent et hostile à l’endroit des personnes de confession juive. La situation économique ne fait rien pour freiner cette hostilité. Les boucs-émissaires sont vite trouvés avec un peu d’analyse et de bon sens. En outre, les Juifs aspirent à vivre un judaïsme pas seulement communautaire, mais aussi national.” Cette identité judaïque retrouvée tendrait ainsi à s’exprimer à tous les niveaux, et notamment par une forme de reconnaissance envers Tsahal. L’échange et l’expérience en sont généralement bénéfiques. Comme le résume Roey Yishay, officier de 22 ans : “L’armée est un test de mesure de ses propres capacités pour ceux qui en ont l’étoffe. Le test repousse nos limites. Cela nous sonde les reins. J’aime l’armée pour ça et pour toutes ces opportunités qu’elle nous offre”.