Depuis 2001, les classes de Seconde, Première et Terminale du lycée Henri-Poincaré de Nancy organisent des actions menées sur le thème de la mémoire. Notamment par le biais de voyages scolaires en Pologne dans les camps d’Auschwitz et de Majdanek. Mais pour la première fois cette année, grâce à la détermination de Patrick Fournié, nouveau proviseur de l’établissement arrivé en septembre 2010, une autorisation exceptionnelle a été donnée par le ministère de l’Éducation nationale pour que les classes puissent se rendre dans l’État hébreu. Au programme : la concrétisation d’un travail d’une année centré sur Janusz Korczak et le dépôt d’une gerbe de fleurs au pied du mur des Justes à Yad Vashem. Sur les 25 inscrits au départ pour participer au voyage, seul un petit groupe de 14 élèves se sont envolés vers Israël. Il a fallu attendre jusqu’au dernier moment le “feu vert” du ministère des Affaires étrangères, mais pour Luba Klejmann, professeur d’hébreu au lycée et l’une des organisatrices de ce séjour, le proviseur a dès le début donné son accord au projet et s’est montré “toujours très confiant”. Une seule condition a été néanmoins posée : trouver des subventions. Malgré les nombreux dossiers montés, seule la mairie de Nancy a répondu favorablement en contribuant en grande partie aux frais de ce voyage. Plus de 2 500 euros ont ainsi été débloqués grâce à l’édile de la ville André Rossinot. Pour autant, le financement n’est pas encore bouclé et l’établissement fait appel à toutes les bonnes volontés pour combler le déficit. Sur un total de 2 000 élèves, le lycée Henri-Poincaré accueille cette année 70 élèves hébraïsants dont 10 % de Juifs et 5 Musulmans, répartis sur trois années. Les jeunes de Seconde représentent près de la moitié des affectifs avec deux classes de 15 élèves pour 2011-2012. A l’issue de la première année, 70 % des élèves continuent l’apprentissage de l’hébreu en Première. Pour certains élèves, choisir en option la langue hébraïque représente un moyen d’intégrer ce lycée réputé. C’est le cas de Morganne, actuellement en Terminale. “Au début, j’ai choisi l’hébreu pour intégrer ‘PointK’ (surnom attribué par les élèves au lycée). C’est enrichissant. En plus des cours de langue, on découvre Israël au travers d’exposés par exemple”, confie-t-elle. Malgré les nombreuses demandes pour rentrer dans ce lycée prestigieux qui offre une option unique, un quota a été fixé à 30 élèves maximum en Seconde. Yad Vashem et l’histoire Pour la première fois, les élèves se sont donc rendus en Israël au lieu de l’habituel voyage en Pologne. Pour les élèves de Première et de Terminale, les sentiments sont partagés. Certains comme Axelle de Terminale estiment que le voyage en Pologne est comme “une continuité de ce qu’on a fait avant. J’ai ressenti davantage dans un lieu où des gens ont marché avant”, confie-t-elle. Pour Antoine en Première en revanche, il semblerait qu’“on n’arrive pas à s’imaginer vraiment tant qu’on a pas eu accès aux témoignages”. Le jeune homme semble avoir été plus touché par son expérience à Yad Vashem. C’est le 14 mars dans la matinée que les lycéens ont procédé au dépôt d’une gerbe de fleurs, déposée au pied du mur où sont inscrits les noms des Justes de France. Parmi les élèves vêtus d’un polo blanc frappé de l’écusson de leur école, tout spécialement créé pour l’occasion, 7 d’entre eux ont déposé 7 bougies. Un hommage aux sept policiers du service des étrangers : Édouard Vigneron, secrétaire principale de la Police, Pierre Marie, officier de Police adjoint honoraire qui en 1942 ont sauvé des Juifs de Nancy, avec l’aide de H.Lespinasse, E.Thiebaut, François Pinot, C. Thouron et Charles Bouy. Lors de la rafle du 18 juillet 1942, ces hommes du service des étrangers s’étaient mobilisés pour donner l’alerte à 385 Juifs qui devaient être arrêtés et déportés. Grâce à eux, seuls 32 Juifs seront finalement appréhendés et le train prévu pour le transport de près de quatre centaines de Juifs, décommandé. Édouard Vigneron et son adjoint Pierre Marie connaissaient personnellement les Juifs qui devaient être raflés. Ils les recevaient au commissariat pour la régularisation de leur situation, et tenaient leurs dossiers à jour. Lorsqu’il a appris que la rafle devait avoir lieu, Vigneron n’a pas tardé pas à se décider et à convoquer par téléphone au commissariat tous ceux qu’il a pu joindre. Pour Luba Klejmann, les Justes ont “agi spontanément sans penser aux conséquences”. Elle essaie du moins d’enseigner à ses élèves “qu’on ne peut pas savoir ce qu’on aurait fait à leur place, car nous ne choisissons pas notre conduite”. Selon elle, “il faut naître avec ce don à l’intérieur”.ÉdouardVigneron sera finalement démasqué. Accusé par le gouvernement de Vichy, il a été démis de ses fonctions et incarcéré à Fresnes. En 1989, la médaille des Justes a été remise à ces 7 policiers. Vigneron la recevra à titre posthume par la police de Nancy. Pierre Marie est venu la même année planter lui-même son arbre à Yad Vashem. Au cinéma aussi ces policiers ont été mis à l’honneur : en 2006 le réalisateur Patrick Volson a produit Le temps de la désobéissance, téléfilm qui s’inspire de faits survenus à Nancy en 1942 pour traiter du thème du dilemme entre l’obéissance ou la désobéissance face au gouvernement de Vichy. Soixante ans après les faits, les élèves qui ont visité le mémorial sont tous honorés et fiers de l’action des Justes de leur ville. Antoine, élève de Première, conclut : “Derrière chaque nom, il existe une famille qui a réussi à survivre et qui ainsi a pu témoigner de son histoire”. L’école de la vie Au lycée Poincaré, la préparation au voyage s’est faite en étroite collaboration entre les professeurs d’hébreu, d’histoire et de français. Le cours d’hébreu a été organisé autour de la langue, de l’apprentissage de l’alphabet et de bases historiques sur la dispersion des Juifs dans le monde. En histoire, les élèves ont abordé les sujets de la montée du nazisme et de la Shoah en Europe, tandis qu’en cours de français, ils ont travaillé sur divers aspects d’une œuvre littéraire qui traitait de la Shoah. Mais, comme le rappelle Luba Klejmann, “le but du voyage n’était pas uniquement le souvenir de la Shoah, mais aussi la découverte d’Israël puisque les élèves apprennent l’hébreu”. Prendre part à un voyage scolaire signifie s’instruire autrement. Tout au long de l’année, les jeunes Nancéiens ont échangé des messages avec leurs correspondants du lycée Danziger à Kiryat Shmona, ville jumelée avec Nancy, via les réseaux sociaux. Selon Sacha, élève de Seconde, “toutes les familles israéliennes ont été très chaleureuses. Il y a une proximité en Israël qui n’existe pas dans l’Hexagone”. Perspicaces et critiques, les jeunes ont été conquis par le système éducatif israélien. “Cela donne envie de suivre des cours en Israël”, confie l’un d’entre eux. Ils s’accordent quand il s’agit de dire que le système scolaire est très différent à en juger par l’ambiance dans les classes de même que les rapports entre élèves et professeurs. Quel souvenir garderont-ils alors du pays ? La nourriture, l’accueil, les habitants, la diversité des paysages. Et puis les guides, disponibles et sympathiques. Mais c’est “embêtant cependant qu’on ne puisse pas les vouvoyer”, ajoutent-ils sur le ton de la plaisanterie. Et à les entendre chahuter sur la grisaille et la pluie qu’ils s’apprêtaient à retrouver dans l’Est de la France, sans aucun doute, l’envie de revenir sous le soleil de Jaffa, là où s’est achevé leur périple, semble bien ancrée. Et pour Luba Klejmann, il ne fait aucun doute que ce groupe “très soudé qui a tout fait pour pouvoir partir” représente à sa manière le groupe des Justes qu’ils ont honorés. Quand elle repense à la genèse du projet, c’est anecdotiquement à l’intercession d’Abraham en faveur de Sodome qu’elle fait référence. “Abraham dit : Que le Seigneur ne s’irrite point, et je ne parlerai plus cette fois. Peut-être s’y trouvera-t-il dix justes. Et l’Éternel dit : Je ne la détruirai point, à cause de ces dix justes”. Pour faire un don à l’établissement pour l’aider à financer son projet ou pour tout renseignement, contactez Luba Klejmann : luba.apter@gmail.com